. UNE No 220 ler JANVIER 1932
LA NOUVELLE
EVUE FRANÇAISE
JEUNE-CHINE *4 ; (DOCUMENTS) = MARCEL ARLAND. . Antarès. . . Lee Te DE MWiiriam FauLkNER. Septembre ardent . . . . . . . : 49 si ALBERT ÎHIBAUDET . Un idéaliste de Province . . . . . . 64 ME CŒUILLOUX - . Hyménée (1) . :. . . . . . . . . 84
— CHRONIQUES —
Propcs d'ALAIN Les Essais, par R. FERNANDEZ Sauve qui peut, par André LHOTE Lawrence et l'érotisme, par André MALRAUX
— NOTES'—
Littérature Générale. — Napoléon, par Jacques Bainville 142 Le Roman. — Les signes parmi nous, par C. F. Ramuz . 145
Le Théâtre. — La Bataille de la Marne, d'André hs
au Vieux-Colombier . . . 150 La Musique. — Vincent d'Indy. . . . . . . . . 154 Les Arts. — L'exposition Kisling . . . . . . . . 156
Le Cinéma. — Les frères Marx dans Monkey Business. 157 Revue des Livres — Revue des Revues
par Antoin Artaud, Emmanuel Berl, Benjamin Crémieux, Ramon H Fernandez, André Lhote, Gabriel Marcel, Denis Marion, Henri
Pourrat, Denis de Rougemont, Denis Saurat.
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FRANCE : 6 FR. ÉTRANGER : 7.50
PRIS NOUVEAUTÉS
PRIX FEMINA
A. DE SAINT-EXUPÉF
VOL DE NUIT
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DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE
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REVUE FRANÇAISE
7 JEUNE CHINE
Voici quelques symptômes. Je ne veux pas essayer d’en déduire la marche de la maladie, de la transformation : sa marche vise l'Europe et rêve de l'Amérique, mais tout ensei- …— gnement de la vie occidentale donné par un Chinois participe de l’Apocalypse, et agit comme une apocalypse : il est une limite. Ni l’an 100, ni l’an 1000 n'ont vu finir le monde chré- tien ; peut-être cependant ne serait-il pas ce qu’il est, sans le millénarisme. La vie réelle qui anime la métempsychose de —._ l'énorme insecte chinois, c’est la lutte de diverses idées contre les forces sourdes dont on trouvera ici quelques exemples.
La fonction de la pensée européenne est la transformation . du monde par l’homme. Toute pensée européenne peut donc De être réduite à un ésecret de fabrication ». Provisoirement, les deux grands secrets sont Comte et Marx, le secret de la guérison de la métaphysique et le secret de l’histoire.
Suffit-il de secrets pour vivre ? À peine la question peut-elle — se poser : la levée toute récente — pas même vieille de vingt _ ans — des grandes armées dans la Chine pacifique, oblige d’abord le Chinois qui pense à défendre sa pensée. Il ne peut accueillir qu'une pensée qui n'ignore pas cette constante menace, une pensée qui permet d'agir : le secret trouve ici “sa place, et le Chinois se jette à sa recherche comme les premiers —…— Renaissants à l'étude des statues antiques. N'est-ce pas le secret qui désormais lui permettra d’assouvir la plus tenace des passions chinoises : celle de la considération?
0 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE |
La culture chinoise n’est pas en cause ici : à lire presquetous | ces documents, nous pourrions ignorer qu'elle existe. Il y a | partout deux cultures, celle qui cherche à se justifier par la
pensée et celle qui n’y songe pas ; il est dangereux d'essayer de comprendre l’une par l'autre, et d'expliquer par le thomisme la propriété qu’a Saint Antoine de Padoue de retrouver les parapluies. Nous sommes ici « côté parapluie ». Auteurs ou acteurs de ces textes ignorent fout de ce que nous appelons la pensée chinoise, Dans ce pays qui n’a pas de caractère pour signifier le mot dieu, la métaphysique fut toujours hors de la vie collective, limitée à des couvents; non seulement la vie des hommes n’était pas son objet, mais elle était son ennemi : ce sont des penseurs taoïstes qui rédigèrent les codes les plus atroces. Nous concevons la Chine par ce qu'elle a de plus par- ticulier — taoïsme, bouddhisme des Tang — ; elle se conçoit par ce qu'elle a de plus général : un peu par la morale confu-
céenne, beaucoup par la notion, très antérieure, du devoir.
filial.
I1 me sembla d'abord difficile de comprendre ce qu'était la
morale chinoise. Des prescriptions, des répressions ; en somme des lois. Je doute que les lois aient jamais arrêté des hommes
résolus. Les tortures qui menaçaient quiconque servait mal
l'empereur ne firent jamais de la Chine une nation militaire. C'est ce qui, en nous, s'oppose à nous-mêmes, qui nous arrête. Je ne comprends la morale d’un peuple que si je sais comment il se sent coupable ; et je crus m'approcher de la Chine lorsque
je discernai qu'aucun acte n'était séparable du devoir filial.
Tromper son ami, voler, c'est manquer de sens filial. L'étroite et terrible dépendance où les morts sont des vivants charge ceux-ci d’une responsabilité qui les dépasse toujours ; le Chinois
ne peut agir sans pousser tout un peuple d'ombres vers les
honneurs ou vers la honte, D'où cette cruauté inconsciente qui souvent nous surprend : le père qui fait mourir de faim sa fille : pense moins à sa souffrance qu’à la gloire qu’en attendent
les avides fantômes qui peuplent sa maison. Ces fantômes ||
veulent la considération publique. Peut-on attendre de la foule qu'elle juge ? Non, mais qu'elle reconnaisse les actes, comme
ceux qui savent lire reconnaissent les signes. Tout acte est un | signe. D'où le rite, dans ce qu'il a de tragique : la jeune fille | mourra de faim. Le condamné à mort chinois, sur la charrette, |
chante les « airs du condamné ».
1. Voir page x3.
JEUNE CHINE 7
| Le Chinois anonyme cherchait dans une considération —_ plus grande cette preuve de son existence que l’Européen - cherche dans l'amour. Mais la force donne droit aux signes de …_ la considération. Les généraux se font saluer autant que les _ mandarins. Cette race tout entière vivotte dans le sang, mal accrochée à des valeurs auxquelles elle ne croit plus, se débat- tant, tantôt ironiquement, tantôt convulsivement, contre la _ chaîne qui l’attache à ses morts. En voici quelques témoi- _ gnages.
ANDRÉ MALRAUX
ESPRIT NOUVEAU
(Manifeste de la « Revue des Jeunes ».)
…_ Avoir dans la jeunesse la maturité de l’âge, dit-on ._ en Chine. Rester jeune malgré les années, dit-on en Europe. Ces paroles ne se contredisent pas. La jeunesse, c’est le primtemps de la vie, c’est la poussée des bour- … geons, c’est la frondaison, la floraison. C'est de cette _ activité qu’il faudrait conserver quelque chose, même _ dans un âge avancé. A l'organisme social, les Jeunes * qu'il absorbe apportent comme un contingent de - cellules neuves, qui remplaceront ses éléments déca- _ dents, qui renouvelleront sa vigueur. Si cet apport ces- sait, la Société vieïllirait et finirait par mourir. Soyez donc jeunes moins les erreurs de la jeunesse, et restez jeunes tant que vous pourrez. Soyez des germes de vie, des agents de renouvellement. Pour cela, efforcez-vous Pud'être : x° des hommes libres, non des esclaves. Esclaves | ce mot fait bouillir le sang... On appelle notre âge, l’âge - de l’affranchissement. Affranchissement civil, affran- chissement religieux, affranchissement financier ; et, pour les femmes, affranchissement du joug de l'homme.
NET
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La dignité humaine consiste, dit-on maintenant, à être libre, à être son maître. +
29 des hommes de progrès, non des conservateurs. Ne pas avancer, c’est reculer, dit un vieil adage. Le monde a toujours marché en avant ; il ne s’est jamais arrêté pour se conserver. M. H. Bergson vient encore | de le démontrer, dans son Evolution créatrice. Toute race qui s’est arrêtée, a disparu; celles qui ont évolué, se sont conservées. Nous Chinois venons de nous éveiller, après vingt siècles de léthargie. Si après cet éveil nous devions nous rendormir et disparaître ; s’il ne devait rester de nous que nos caractères d'écriture, ne serait-ce pas pitoyable ? De l’empire de Babylone, il reste quel- ques inscriptions cunéiformes. Quand la peau a péri, à quoi bon les poils ?
3° progressistes et combatifs, ne vous effacez pas, ne cédez pas. A notre époque, le mal s’infiltre de toute part. Tous les dangers politiques et sociaux nous environ- nent. Nous avons besoin d'hommes d’action, d'hommes entreprenants, d'hommes énergiques. Imitez plutôt Christophe Colomb, que Tolstoïi et Tagore.
4° partisans ardents de la fraternité mondiale, contre les nationalistes étriqués et chauvins. Le monde actuel se compose d’une cinquantaine de pays, qui communi- quent entre eux à qui mieux mieux, chacun en vue de son intérêt particulier. Jadis la prospérité des peuples dépendait uniquement de la bonté de leur organisation intérieure. Maintenant elle dépend de cette organi- sation pour une moitié seulement, et des relations extérieures pour l’autre moitié. C’est là un fait sur lequel nous ne pourrons plus nous faire illusion à l’avenir. Notre révolution nous a jetés dans le courant moderne. Un vieux proverbe chinois dit : le char construit dans l'atelier n’entrera peut-être pas dans les ornières des chemins... Et une Constitution élaborée en catimini par quelques idéologues, s’adapterait aux conditions
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du monde moderne ? ! Il en est, parmi ces gens-là, qui voudraient encore, sérieusement, nous faire revenir au Rituel des Tcheou.
5° Ne croyez qu'aux faits; ne vous payez pas de mots. Depuis les enseignements de J. S. Mill en Angleterre, de A. Comte en France, hommes et choses ont pris cette tournure en Europe. La science y est positiviste, les institutions y sont positivistes ; l’idéa- lisme et les idéologues y sont conspués. Les plus grands philosophes actuels, Eucken en Allemagne, Bergson en France, ne louent pas tout de notre temps, mais admettent pourtant que, ce qui prime tout actuelle- ment, c’est la vie. La vie, voilà la chose sacrée de nos jours ; arriver à vivre, voilà le grand problème. En _ Europe, les horreurs de la grande guerre ont mis fin à l’idéalisme. Nous Chinois fñûmes, à l’origine, une race positive et pratique, ennemie des théories creuses. Cela ne dura pas. Les Tcheou furent des idéologues ; les Han supprimèrent la liberté de penser et nous livrèrent à la secte des Jou. Toutes nos institutions d’avant la République, dérivaient en droite ligne, ou des Tcheou, ou des Han. On invoquait encore l'Esprit du Ciel contre les inondations et contre les sécheresses ; on récitait le Traité de la piété filiale contre les insurrectiors et les rébellions. Un petit enfant peut comprendre mainte- nant que c'étaient là des inepties ; mais que voulez- vous ? c'était la théorie d’alors. Nous modernes, soyons positifs et pratiques. Croyons fermement qu’un panier …—. de sceptres de jade : ne vaut pas un panier de bon fumier. …. Oublions ces temps où les gouvernants étaient des bla- … gueurs, et les gouvernés des blagués. Soutenons imper- turbablement que, quoiqu’une chose vienne des ancêtres, _ quoiqu’elle ait été approuvée par les Sages, quoiqu'elle soit imposée par le gouvernement et acceptée par le
1. Insigne des fonctionnaires de l’ancien régime.
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peuple, si cette chose n’est plus pratique, elle est sans valeur et doit être supprimée... TCH'ENN TOU-SIOU.
IT RITES ET COUTUMES
(Lettre extraite de la revue « Jeunesse Nouvelle » vol. 6, n° 6. À
Le vingt-quatrième jour du onzième mois, je reçus à Pékin, par le télégraphe, la nouvelle du décès de ma mère. Pour gagner du temps, je fis aussitôt imprimer des lettres de faire-part ; cela se fait plus vite à Pékin qu'en province. Le vingt-cinq, je pris le train pour mon pays.
Dans la lettre de faire-part, je négligeai toutes les phrases usuelles, comme «en punition de mes péchés... en châtiment de mon défaut de piété filiale », par lesquelles les personnes en deuil s’accusent d’ordinaire de la mort de leurs parents. Car, de nos jours, on a cessé de croire à ces sornettes. J'évitai aussi de dire que «je pleuraiïs des larmes de sang », que « ma tête pendaïit ballante de douleur », car ces choses n’étant pas vraies, pourquoi les dire ? J'en omis d’autres, de la même force. J'annon- çai à mes parents et connaissances l'événement arrivé, en termes brefs et simples. J’ajoutai, contre tous les usages, que la famille ne recevraït pas les dons de ce papier-monnaie qu’on brûle pour les morts.
Il va sans dire que je n’invitai pas les bonzes, Ils m'en voulurent, mais peu importe! D’autres m'en voulurent aussi, ce furent les fabricants de chevaux, chars, hommes en papier, que l’on porte aux funérailles. Car je me refusai à employer aucun de ces objets, lors des: obsèques. Dans la notice que je consacrai à ma mère, j'évitai aussi tous les stupides termes de deuil par les-
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quels l’auteur de la notice se désigne d'ordinaire, comme un «fagot d'épines vêtu de chanvre», etc. — Quant aux lamentations de commande, j'osai aussi supprimer cela, qui est faux et laid. Je ne payai ni pleureurs, ni pleu- reuses. Moi et ceux de ma famille, nous pleurâmes naturellernent, par besoin de cœur, et ce fut tout. — Dans ma province qui est très lettrée, lors des offrandes et libations, les oraisons déclamées sont une grosse affaire. Un service ordinaire doit, pour être convenable, durer deux ou trois heures au moins. Les deux grands services annuels au temple de famille durent quatre à cinq heures chaque fois. Rien que la lecture de l’arbre généalogique, prend parfois deux heures. Les oraisons sont déclamées et les lectures sont faites par des Cérémo- niaires, qui reçoivent en récompense de la toile
les assistants et les spectateurs sont contents. Générale- ment, c'est un beau tapage, uniquement pour l’appa- rence ; pas autre chose.
J'aurais bien voulu supprimer les offrandes, et ne conserver que les libations, Mais là je rencontrai une résistance acharnée. Alors je me bornai aux amende- ments suivants : je supprimai, dans les paroles de l’obla- tion, tout ce qui rappelle l'ancienne erreur religieuse de notre race, à savoir que l’âme des défunts est capable de jouir des offrandes, chose que l’on ne croit plus de nos jours. Il suffit, pour l'observation des rites, que ces paroles expriment la vénération des vivants pour les défunts. Quant à la question de savoir si les morts _ gardent leur intelligence, comme elle est incertaine, il … ne faut pas la toucher dans les paroles rituelles. Que ces paroles expriment la vénération, et cela suffit. Il faut supprimer absolument tous les termes, toutes les locutions, qui en diraient plus long.
Naturellement un géomancien vint m'avertir qu'il - connaissait un terrain si favorable, que si j'y enterrais
blanche et un repas. Plus la séance est bruyante, plus.
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ma mère, je deviendrais ministre. Je lui répondis que je n’en croyais rien, vu que le terme de ministre (tsoung- tchang) qui est de création nouvelle, ne se trouvant dans aucun traité de géomancie, cet art ne pouvait pas avoir prédit que je deviendrais ministre. J’ajoutai que, s’il y croyait, je l’invitais à acheter le terrain pour son propre usage. — On m'’avertit aussi que, dans mon cimetière, certains obstacles naturels entravaient la circulation des k’i fastes. Je répondis que ces Kk’i sont de leur nature si subtils, qu'aucun obstacle physique ne saurait les entraver.
Pour ce qui est des habits de deuil, je trouvai trop onéreux de changer tout mon costume, tellement qu'il ne restât sur mon corps pas un fil de soie, pas un atome d’or ou d’argent. Ne trouva-t-on pas qu’il me fallait changer même mes lunettes, dont le cercle était en or. Je demandai pourquoi, mais je ne reçus aucune réponse intelligente. Cependant, par respect humain, je me décidai à porter le deuil à la manière ordinaire, au moins quant aux habits extérieurs. — Cependant au quatrième mois je dus aller à Chang-haï, au-devant du docteur J. Dewey venu en Chine pour y donner des conférences. Il fit très chaud cette année-là. Dans mes gros habits de toile, je me trouvais tout le temps en nage. Et je me demandai pourquoi, moi qui ne suis pas un dévot de la Religion Confuciiste, moi qui n’admets pas toutes les prétentions de la Caste des Lettrés ; je me demandai, dis-je, pourquoi je portais ainsi de la grosse toile ? La réponse de ma conscience fut que c'était par peur du «qu'en dira-t-on ? » Sur quoi j’achetai des habits en soie légère, et déposai le deuil après l’avoir porté pendant cinq mois. On me demanda quels rites j’observais. « Les rites chinois les plus anciens, répondis-je. Il est écrit dans les Mutations que le deuil n’a pas de nombre fixe. Peu m'importe ce qu'on a inventé depuis lors ! » — J’ai- mais beaucoup et j'aime encore ma mère. Je ne crois
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pas avoir manqué de piété filiale envers elle, en ne por- tant pas le grand deuil pour elle plus longtemps. Car de vrai, les usages de notre grand deuil ne sont plus com- patibles avec la vie sociale actuelle. D'ailleurs, même ceux qui l'observent encore, ne se sont-ils pas déjà affranchis de toutes les autres prohibitions et prescrip- tions du deuil ancien, ne gardant que celles relatives au vêtement ? Notre deuil n’est donc plus qu’une affaire de devanture, une fausse apparence. Il y a d’autres manières
plus vraies de montrer sa piété filiale. HOU-CHEU.
* + *
(Article extrait de la « Jeunesse Nouvelle » 7, 2.)
« Papa, papa! J'ai faim, j'ai faim! Voici quatre jours que tu ne m'as donné aucune nourriture. Veux-tu vrai- ment me laisser mourir de faim ? »
Ainsi geignait une fillette de quatorze ans, enfermée dans une chambre au fond d’une cour intérieure, frap- pant contre la porte hermétiquement close, criant et sanglotant d’une voix déjà rauque.. Son père était assis dans la cour, le visage impassible, comme s’il eût été de fer... L'enfant se plaignant toujours, il se leva,
. s’approcha de la porte, et dit : « A-mao, ne te conduis
pas si sottement. Quand la nouvelle du décès de ton fiancé est arrivée, n’ai-je pas décidé que tu le suivrais dans la mort ; que tu prendrais rang parmi ces modèles de fidélité conjugale, que toutes les générations révèrent? La pendaison, le poison, la noyade, sont des moyens violents dont tu ne serais pas capable à ton âge. C’est le frère de ta mère qui a suggéré l’idée de te laisser mourir de faim paisiblement. C’est là la chose la plus glorieuse du monde. Nos ancêtres en seront grandement honorés. Tes parents deviendront célèbres. Alors que j'agis pour ton bien, tu me fais des reproches ! Ceci n'est-il pas déraisonnable ? »
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Quand Monsieur Wang le licencié eut achevé son dis- cours, la petite cria encore plus fort. N’arrivant pas à la faire taire, Monsieur Wang sortit de la cour, et en ferma | la porte avec un cadenas européen, dont il garda la clef.
Le lendemain, la mère de la petite dut s’aliter. Elle : n’osait pas le dire, mais le lent supplice de son enfant la | tuait, Quand le licencié entra chez elle, elle lui dit : « Voilà six jours que l'enfant pleure de faim. Dissous dans du vin un peu de l’opium que tu fumes, et fais-le lui boire. Cela la fera taire.
— Impossible ! dit le père. Selon une j'ai fait avertir le mandarin que ma fille se laissait mourir, par fidélité conjugale. Quand elle sera à l’agonie, il viendra brûler des parfums et faire des libations devant sa couche. Il la saluera trois fois. Quelle gloire pour nous !.. Mais {| si l'on s’apercevait alors qu’elle a pris un narcotique, le | grand homme refuserait de lui rendre honneur. »
Un jour passa encore, le septième. Au matin du hui- {| tième, Monsieur le licencié Wang se leva, fuma son || opium, puis le cuva. Cette opération faite, il alla écouter : dans la cour. Aucun bruit. Il ouvrit la porte de la cham- : bre. L'enfant gisait sur le lit, en syncope, pâle comme une : morte ; son pouls battait encore un peu, bien faiblement. Elle en avait encore pour trois ou quatre heures au plus. C'était le moment ! Monsieur le licencié fit vite avertir {| le prétoire, et convoqua les voisins pour l’aider à rece- || voir le mandarin. |
L'enfant fut portée par son père et sa mère dans la | salle de réception, assise dans un fauteuil de parade, et : fixée au dossier avec des liens de soie. Un réchaud à |
parfums fut placé devant elle. Mourante, elle ne voyait | et n’entendait plus, mais respirait encore faiblement | par intervalles. — A ce spectacle, la mère poussa un | gémissement. Aussitôt, d'un air courroucé, le père! l'apostropha vivement : « Alors que Monsieur le man-
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darin va venir chez nous brûler des parfums, honneur Ne quin'a pas été fait à notre famille depuis cent ans, tu + pleures !... Retire-toi au plus vite! » ET . à _ Le frère de la mère et les voisins annoncèrent que le 14 mandarin arrivait. Il entra en effet, brûla des parfums, |
fit des libations, puis salua trois fois la mourante. Alors
_darin but le thé dans un appartement voisin. Enfin tous si … se retirèrent. — Monsieur Wang avait été si affairé, ns. qu'il n'avait pas eu le temps de s’apercevoir que sa file avait expiré sur ces entrefaites. Tant mieux d’ailleurs ! ie 3 … Tout était en règle. Le mandarin avait accordé l’ins-
et autorisé le culte d'A-mao comme martyre de la 7 . fidélité conjugale. « Quelle gloire pour nous, se disaient 2e - le père et l’oncle ! Voilà que cette fillette de quatorze E “ ans à fait venir chez nous le mandarin et les notables, de . a fait parler de nous partout ! Quelle gloire ! »
-_ Un bruit de voix qui s’éleva dans les appartements 2 intérieurs, interrompit ces congratulations. Une fille # … de service se précipita dans la salle en criant : « Mon- | : sieur Wang, venez vite ! Votre femme vient de mourir de douleur. » à
; à 8 à FÉMINISME
(Article paru dans le « Temps de Chounn-t'ien », n° 5890.)
Dans le monde entier, la question féministe fermente, et pour des raisons internes, et par le fait d'excitations venues de l'extérieur. Le mouvement n'est pas uni- forme. Ses résultats ne sont pas encore satisfaisants. Il en est toujours ainsi, au commencement des réactions, des effervescences. Mais les espoirs pour l'avenir devien-
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nent de plus en plus assurés. — Un mot résume le mou- vement. Les femmes veulent vivre et agir, elles ne veulent plus être dans la Société comme un ballast mort. Inexpérimentées par suite de leur longue réclusion, à peine mises en contact avec le monde, elles font encore des maladresses. Cela tient à la soudaineté du change- ment et disparaîtra avec le temps. Leurs idées pullulent un peu trop, comme les pousses de bambou au prin- temps après une bonne pluie. Allons toujours ! Avec le temps, le discernement fera justice de ces exubé- rances. Le moment est venu de nous créer, par nos propres forces, une vie nouvelle.
Ceci posé, procédons avec calme, sans empressement excessif, sans nous laisser emporter par l'enthousiasme. Il y aura, dans ce mouvement compliqué, bien des choses à considérer. Aller trop vite pourrait gâter les choses. Tout n’est pas fait quand on s’est coïffée en toupie :, au lieu du chignon traditionnel. D'autant que la plupart de celles qui se coiffent ainsi pour se signaler comme meneuses, sont plutôt menées, et risquent de tout compromettre par leur incompétence et leurs imprudences. — Il se forme aussi des coteries, qui pré- tendent diriger ou du moins influencer le mouvement. Danger plus grand encore que celui des erreurs indivi- duelles. — Puis des instincts religieux, ou charitables, ou sentimentaux, se font aussi jour, et menacent de faire dévier le mouvement féministe, en lui donnant de fausses directions. Ce que nous devons chercher avant tout, c'est l'égalité, la liberté et la justice pour toutes ; et non des fins de détail, qui pourront être réglées plus tard.
Parmi les avanies qu’on nous a fait subir jadis, celle contre laquelle nous devrons protester désormais avec une extrême vigueur, c’est que, dans les beaux-arts, on:
1. La «toupie » est la coiffure des suffragettes chinoises.
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ne ACDrÉSERLE, sous prétexte de beauté, que des femmes, nues ou à peu près. C’est de l’art, dit-on... demande : À le corps masculin n'est-il pas beau, lui aussi ? N’ y a-t-il pas de beaux hommes ? Pourquoi l’art ne reproduit-il que des femmes ?.. Non, ce n’est pas là de l’art. C’est … la conséquence de l'habitude séculaire qui voit en nous 3 des êtres dont on s'amuse, la pâture de la volupté. De x. . à aussi le soin qu’on met à nous habiller de manière à ce 4 que nous plaisions, les modes, les bijoux, etc. Chose … curieuse, on voit dans les galeries de tableaux des … femmes, arrêtées devant des peintures représentant des “ nudités féminines, les dévorer des yeux, leur sourire. … Peut-on perdre à ce point le sens de l’amour-propre ? 4 S1 des sentiments de pudeur se sont éveillés dans ces der- k niers temps chez quelques-unes des nôtres, dire que 4 l’honns fr de la plupart de leurs sœurs dort encore, c’est … trop peu dire. Il ronfle, leur honneur. Il est plongé dans le coma... Donc, puisque nous voulons et devons être … avec les Dons sur le pied d'égalité, exigeons qu’on 4 cesse de ne peindre que nous, surtout dans certaines - attitudes. … Voici maintenant la liste des revendications qu'il + nous faudra présenter avant tout et à tout prix : … r. Que les écoles de tous les degrés, primaires, secondaires
“ hommes : l'égalité scolaire parfaite. || Que l’axiome que bla femme est mise au monde uniquement pour être une bonne épouse et une bonne mère, cesse d’avoir cours, et soit remplacé par celui-ci : toute personne
* humaine a droit à tous les avantages qui touchent à
… la dignité humaine, indépendamment du sexe.-2. Que,
… pour ce qui est du mariage, toute femme soit libre _ d'épouser l'homme qu’elle a choisi et qu” “elle aime. Et
… non seulement aux individus, mais même aux familles, M. soit radicalement supprimé. — 3. Que pour les carrières, É à
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liberté absolue soit donnée aux femmes, comme pour les études. || Que toutes les professions leur soient ou-
vertes, et que les honoraires et salaires ne soient pas.
établis d’après le sexe, mais au taux de la capacité du sujet. — 4. Pour les finances, que le droit de propriété
personnelle soit le même pour la femme que pour,
l’homme. Que dans les entreprises communes des époux, chacun des deax mette sa mise, et que le profit soit partagé au prorata. C’est la propriété personnelle qui procurera à la femme son émancipation. Sans cela, pas de liberté à espérer.
IV
LA QUESTION SOCIALE ; OBSERVATION DES MAIERS
(Fragments d'un article de la « Jeunesse Nouvelle », 7, 6.)
HORLOGERS. — Ils réparent montres et horloges. Cer- tains savent aussi réparer les boîtes à musique, les pho- nographes, les lunettes, les armes à feu. Tous sont nourris à deux repas par jour. Le travail commence vers 7 heures du matin et finit avec le jour. Déjeuner à 11 heures, dîner à 4 heures. Leur travail fatiguant les yeux, il leur est permis de l’interrompre de temps en temps, pour fumer une pipe de tabac, ou pour boire une tasse de thé. Outre la nourriture, ils a os leur habileté, de 5 à 15 piastres par mois.
CoLLEuRs. — Ils font divers ouvrages en papier. Habits pour les morts, chars, palanquins et figurines employées aux funérailles, décorations pour les appar- tements, tapissage des murs et plafonds, paravents, etc.
Ils ne sont pas employés continuellement, mais appelés |
1. La piastre de Pékin vaut aujourd'hui environ 6 francs- |
papier.
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JEUNE CHINE 19
par les boutiques ou les particuliers qui ont besoin d'eux. Dans les familles riches, pour les décorations, ils reçoivent six ligatures par jour. Pour les autres travaux on traite à l'amiable. L’apprenti se donne à un maître, qui le nourrit, mais ne le paie pas, pendant trois ans. S'il renonce avant ce temps, il doit rembourser au maître tout ce que celui-ci a dépensé pour sa nourriture. L’en- seignement est progressif. L’apprenti apprend d’abord
. à préparer la colle, puis à enduire le papier, puis à cons-
truire les squelettes en bois où en bambou, puis à appli- quer le papier. Une fois qu’il est habile, si le maître l’emploie dans un travail à domicile payé, la moitié du salaire de la journée revient à l'apprenti, l’autre moitié revenant au maître. Les patrons des colleurs sont le génie Wenn-tch'ang et le philosophe Tchou-hi. A ces deux anniversaires, les membres de la corporation chôment, se réunissent obligatoirement pour faire des libations et des offrandes, entendre la comédie et fes- toyer.
GRAVEURS DE CARACTÈRES. — Cette profession est privilégiée, le graveur étant considéré comme l’intermé- diaire entre l'artisan et le lettré. Il est interdit aux graveurs de crier leurs offres dans les rues; cela les déconsidèrerait. Ils travaillent chez ceux qui les em-
- ploient de huit heures du matin à six heures du soir, étant nourris à deux repas, dont l’un doit être de blé
(nouilles) et l’autre de grain (riz ou millet). De plus, le 2
» et le 16 de chaque mois, les graveurs ont droit à un * extra. Outre la nourriture, 5 à 6 piastres de salaire par
mois. L'apprentissage dure trois ans.
LES MAGONS. — Cette profession comprend deux sortes d'ouvriers, les maçons proprement dits et les manœuvres. Tous se réunissent de grand matin à un endroit convenu, et se rendent ensemble à leur travail.
… Ils travaillent d’une traite jusqu'à midi, vont dîner,
20 * LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
reviennent et reprennent leur travail jusque vers 3 heures du soir. La coutume exige que ceux pour qui ils travaillent, leur donnent alors du thé. Ils le boivent et fument pendant un peu plus d’une demi- heure, puis retravaillent jusqu’au soleil couché. Ensuite ils retournent à leur lieu de réunion ordinaire, car c’est là que se font les engagements, jour par jour. — Le salaire conventionnel des maîtres-maçons est, à Pékin, de 5.700 : sapèques par jour ; celui des manœuvres peut aller à 3.700. Les employeurs pressés ajoutent 300 sa- pèques de gratification pour arrondir le chiffre, et donner de l’entrain aux travailleurs. D’autres laissent les maçons travailler à l’entreprise, le prix étant fixé d'avance. Le travail se fait alors généralement moins
. | . . . \ vite, mais on n’a pas besoin de le surveiller. — La règle
est, à Pékin, que les maçons ne travaillent que par journées entières, non par fractions de journée. S'ils ne le peuvent pas, par exemple parce qu'il pleut le matin, alors ils ne travaillent pas durant tout ce jour-là. Les chefs louent truelles et autres instruments à ceux des maçons qui n'en auraient pas, à raison de 30 à 50 sa- pèques par jour. — Chaque année les maçons chôment la fête de leur patron, Lou-pan, font chanter la comédie et festoient. — L’apprenti maçon (qui n’est pas un manœuvre) s'attache à son maître, en se prosternant devant lui. L'apprentissage dure trois ans. Étant en apprentissage, il doit à son maître la moitié de ce qu’il gagne. Une fois formé il doit encore lui montrer sa reconnaissance par des dons lors des termes annuels, ou par un don mensuel qui va parfois jusqu’à 30 ligatures. Aucun maçon ne doit travailler à d’autres conditions que celles établies par la corporation. Quand un maçon meurt sans ressources à Pékin, la corporation paie 5 piastres pour ses funérailles.
I. 10.000 sapèques = 1 piastre.
JEUNE CHINE de ;
à LES CONDUCTEURS DE JINRIKSHAS. — Ceux qui sont au service d'un maître riche, sont nourris et reçoivent “ environ 10 piastres par mois. Actuellement les jinrikshas - particulières se multiplient rapidement. — Les voitu- rettes de louage sont empruntées par un coureur, au mois ou à la journée. Il faut déposer un cautionnement. Selon leur qualité, les voiturettes se louent depuis quelques sous jusqu'à 3 ligatures par jour. Souvent deux coureurs en louent une à deux, l’un courant le jour, l’autre la nuit. Tirer une riksha la nuit, est la grande ressource des pauvres honteux. — A l’heure, une riksha se paie 12 sous par heure. A la course, on » fait un prix, selon la distance. — Selon la qualité de sa * voiturette, et sa chance, un conducteur de riksha peut gagner de 3 à 10 ligatures par jour. Il y a actuellement quatre-vingt mille rikshas à Pékin, et leur nombre s’accroît de jour en jour.
LES MARCHANDS D'EAU. — Ils voiturent à domicile l’eau potable, et l’eau saumâtre (pour la lessive, etc.) qu'ils ont cherchée hors de la ville ou puisée dans les puits. Ce sont presque tous des Cantonais, coolies, tra- vaillant pour un bureau qui les a enrôlés. Ils vendent l’eau au seau, à la voiturée, ou conformément à un abonnement de tant par jour, tant par mois. Leur tra- vail est très dur. Ils sont pauvrement nourris. Dès . 6 heures du matin, ils assiègent les puits. À midi, dîner, » puis le travail reprend jusqu’au coucher du soleil, Et cela par tous les temps, tous les jours, sauf le jour . du nouvel an, après qu'ils ont la veille approvi- sionné leurs clients pour deux jours. Le salaire est » aussi misérable ; environ 30 ligatures par mois. Les gratifications, aux termes qu’on ne leur permet pas de - chômer, sont partagées également entre tous les coolies - du bureau. — Maintenant il y a de plus à Pékin quelques - puits artésiens et des conduites d’eau. Ces nouveautés
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22 / LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ont enlevé aux anciens bureaux la moitié de leurs pra-
tiques. Elles les ont aussi obligés à diminuer le prix de
l’eau. Actuellement, l’eau potable se vend trois sous les deux seaux, l’eau saumâtre un sou le seau. — Les puits artésiens appartenant à de grands établissements, ne vendent pas leur eau, ou ne vendent que l’excédent, à qui la prend au puits, deux sous la charge (deux seaux). — Les propriétaires des conduites d’eau vendent de l'eau au robinet, à qui la prend, un sou et demi la charge. Ils livrent aussi à domicile, par voiturée. Leurs coolies gagnent 6 piastres par mois.
LES VIDANGEURS. — Ils sont attachés à des bureaux,
comme les porteurs d’eau. L'usage à, de temps immémo-
rial, divisé la ville de Pékin en sections, dépendant cha-
cune d’un bureau. On ne crée pas de nouveaux bureaux.
Ce commerce s’achète. Le travail des vidangeurs com- mence dès 6 heures du matin. L'usage veut qu'ils vident d’abord les cabinets des boutiques qui ouvrent plus tôt, puis ceux des bourgeois qui se lèvent plus tard. Quand
ils ont fini leurs vidanges du jour et transporté le pro- .
duit hors de la ville, ils l’étalent sur l'aire pour le sécher, le tournent et le retournent. — Les vidangeurs ne chôment que l’unique journée du nouvel an. Ils sont nourris par leur bureau, et reçoivent 30 ligatures de salaire par mois. En été, ils peuvent espérer quelques gratifications, la mauvaise odeur de leurs cabinets ren- dant les propriétaires plus généreux. On leur donne alors volontiers quelques sous, pour qu’ils vidangent plus souvent et plus vite. On leur doit aussi une grati- fication aux jours de fête où ils ne chôment pas. — Pour les propriétaires des bureaux, la vidange est un marché très lucratif. Car ils ont la marchandise gratis ; on leur sait gré de l'enlever ; ils ne dépensent que ce que leur coûte le travail. Or ils vendent ensuite l’engrais
humain fort cher, en gros ou en détail, aux horticulteurs |
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JEUNE CHINE 23
et aux paysans. L’engrais de la première lune est le mieux payé, parce que, tout le monde mangeant bien alors, les excréments sont gras, tandis que, en été, saison des pastèques, ils sont maigres. Un seau de bon engrais coûte au moins 20 sous; une brouettée se paie de 40 à 50 sous.
LES MARCHANDS DE THÉ CHAUD. — Ils portent leur thé dans une grande cruche de terre, entourée d’une épaisse couche de coton recouverte de toile. Hiver et été les rues sont pleines de coolies altérés. Ils leur ven- dent une tasse de thé pour 8 sapèques, cinq tasses pour un sou. Ils peuvent se faire ainsi 4 à 5 ligatures par jour. LI YOU-YING.
V
ÉTUDIANTS MODERNES EN FRANCE
(Article paru dans le « Journal de la Jeune Chine », 2, 4.)
J'habite Montargis, une petite ville. Pour me prome- ner, je choisis d'ordinaire le bord du canal. Eau cristal- line, fond de sable blanc, vieux arbres verdoyants, pont superbe dans sa force, passants paisibles et polis ; voilà pour moi, comme dans un cadre, la douce et forte civilisation française. Là personne ne souille l’eau, per- sonne ne crache sur tout ce qui est propre, personne n’arrache les branches des arbres, personne ne se dispute ni ne vocifère des injures. — En Chine, nous sommes des civilisés, c’est entendu. Nous avons des chemins de fer et des bateaux à vapeur, et ils sont souvent plus beaux que ceux d'Europe, parce qu'ils sont à la dernière mode et tout neufs. Mais quiconque a voyagé en Europe et en Chine, aura senti la différence; vulgarité, grossièreté, vénalité, fourberie et saleté, chez nous ; distinction, politesse, désintéressement, droiture et propreté, chez les autres. Y aurait-il deux civilisations, l’orientale et
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24 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
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l’occidentale ? Ow ne serions-nous encore que des demi-
civilisés ?
J'ai vu souvent, à Montargis, des amateurs assis au |
bord du canal, pêchant à la ligne toute la journée sans prendre un seul poisson, leur hameçon étant trop gros
et leur ligne trop voyante. J'ai entendu, à cette occasion, . mes compatriotes traiter les Français en général d’inin-
telligents. L'épithète est injuste. Ceux qui ont inventé les applications de la vapeur et de l'électricité, et com-
bien d’autres choses, ne manquent certes pas d'intelli-
gencé. Mais voilà ! Il y a intelligence et malice. Le Fran- çais manque de malice. Il est intelligent, mais pas
malin. Faut-il lui reprocher cela ? — Les Chinois, les :
Persans, les Juifs, les Arabes, les Turcs, sont malins, mais pas intelligents. Où est notre génie inventif ? Je ne donnerai, de son absence, qu’un exemple très vulgaire.
Voilà des milliers d’années que nous Chinois nous nous
asseyons sur des fauteuils et couchons dans des lits qui
sont bien l'idéal de l’incommodité. Tandis que les menuisiers français ont doté leurs concitoyens d’un mobi- lier simple et léger , qui est un idéal de commodité... C’est vrai, les Français ne sont pas malins, les Chinois prennent plaisir à les rouler, y réussissent souvent, et croient alors avoir le beau rôle ? Est-ce bien sûr ?
Les Français sont de race latine. Leur civilisation est donc plus ancienne que celle des Anglais et des Alle- mands. La race étant plus vieille, est aussi plus débile. Mais quelle grâce et quel charme dans ses manières, et à l’occasion quel héroïsme! Le Français n’est pas voyageur comme l'Anglais, ni batailleur comme l’Alle- mand. Les écoliers français sont des gringalets, à côté de ceux de ces deux nations. Et cependant, sur la Marne, au grand choc entre la civilisation latine et la culture germanique, la France fit échec à son adversaire. Qu'elle préfère à ces exercices violents l’art et la poésie, à quel titre le lui reprochera-t-on ?.…
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JEUNE CHINE 25
Je pense que, entendant le beau comme elle l'entend, l’aimant comme elle l’aime, la France ne pourra jamais sympathiser avec l'Allemagne ; les goûts des deux pays sont trop différents. — En France, c’en est fait de la religion ancienne, le catholicisme est absolu- ment décadent. C’est l'amour de l’art qui est devenu la religion nouvelle. Il a ajouté à la morale un étage de plus, établissant au-dessus de la distinction entre le bien et le mal la distinction entre le beau et le laid. Le laid est, pour les Français, plus haïssable que le mal. Leur idéal de la félicité se rapproche de l'idéal de
la Terre Pure des Amidistes. LI SEU-TCH OUNN.
* + *
(Extrait d'une lettre publiée par le Journal de la Jeune Chine, 2, 4.)
Cette vie simple, tranquille et régulière, dont j'ai été
… le témoin depuis plusieurs mois déjà, m'a fait faire bien » des réflexions. J'ai entendu, dans mon pays, les uns
exalter la famille, en faire la source de tout bonheur individuel et la molécule fondamentale de la Société. J'ai entendu les autres demander la suppression de la
- famille, afin qu’il pût y avoir du bonheur sur la terre, et que la Société pût se développer. Aussi avec quel soin
j'ai scruté la vie de mes propriétaires ! Après une longue
* carrière militaire (il fut adjudant pendant huit ans), Monsieur X. quitta l’armée, s'établit comme artisan et » se maria. Il a un fils, âgé de 23 ans, et une fille grande- » Jette. Le fils est déjà établi pour son compte. La fillette “est l’idole de ses parents. Du fils, les parents ne reçoivent plus rien. Pour leur fille, ils dépensent sans cesse. Donc rien ici du principe si cher aux Chinois, qui veut que,
dès que les enfants peuvent les nourrir, les parents se
reposent. Pas de domestiques. On en a généralement peu “en France. Tout le travail, la cuisine, le balayage, la
26 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
lessive, le raccommodage, tout est fait par la ménagère, que sa fillette aide en dehors du temps des classes. Ces deux personnes ne se préoccupent nullement de devenir électrices, et celles qui attisent chez nous le mouvement féministe les trouveraient bien apathiques. — Maïs n’ont-elles aucun plaisir ?.. Si fait, elles en ont un... La mère et la fille cultivent un jardinet. Il y a des pommes, des pêches, des raisins ; des choux, des carottes, des oignons ; des pivoines, des roses, du muguet, des pensées, des marguerites, des œillets, des girofilées ; l’humble salade remplit tous les coins. Le petit espace est bondé.… Ces petites choses, utiles ou agréables, sont pour ces deux femmes une joie de tous les jours. Il y a toujours un bouquet frais, dans un vase, sur ma table de travail ; il y en a un dans la chambre de mes hôtes. Par manière de récréation, Monsieur X. sarcle ou arrose aussi parfois. Les déchets du jardin nourrissent quelques poules et lapins. Ce petit, très petit monde, voilà le bonheur de mes propriétaires. Et je comprends qu'ils l’aiment. Tel qu'il est, il est le fruit de leur labeur.
Cela, c’est déjà de l’économie sociale ; continuons sur ce chapitre. Ma propriétaire n’a pas un instant de libre dans la journée. Elle travaille depuis le lever jusqu’au coucher, sans interruption, mais tranquillement, tout se faisant à l'heure, avec suite. Ce que c’est que d’avoir de l’ordre, de tout faire en son temps ! Et combien cette habitude nous manque ! — Même ordre dans la dépense, ce qui produit une économie parfaite. Le sens, l'instinct de l'épargne, paraît inné chez les Français. On voit cela dans tous leurs actes. Ainsi, il y a des conduites d’eau dans toutes les maisons. Comment ouvririons- nous le robinet, nous autres Chinois ?..… Tout grand, n'est-ce pas, pour jouir du fracas ?.… Le Français l’ouvrira tout juste autant qu'il faudra, et ne dépensera pas plus d’eau qu'il n’est nécessaire. HOU TCHOU. (Textes traduits par le P. LÉON WIEGERS. 1.)
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ANTARÈS
Le mur qui enfermait autrefois le jardin avait été remplacé par une clôture de treillis. Était-ce ce réseau géométrique ou le jour grisâtre de janvier ? le grand jardin où la douceur s'était si longtemps mêlée à l’or- donnance ne me parut plus qu’un terrain plat, sans secret, sans autre vie que de rares fanes d’asperge. Et, tout au bout, la maison, recrépie, au toit neuf, elle non plus, n’était pas celle que j'avais connue. Je restai quelques instants une main accrochée au treillis, l’autre
tendue machinalement parce qu'il me semblait avoir
senti une goutte de pluie ; et je me demandai, non tout à fait en plaisantant, si j'avais atteint l’âge où toute maison n’est plus que murailles.
Dans la rue, un homme qui traînait une brouette, et que je ne parvins pas à reconnaître, me dit :
— Vous regardez l’ancienne maison de Mile Aïmée ? Elle a bien changé, hein !
De grosses gouttes clapotaient dans l’abreuvoir. Je rentrai chez moi et m'assis près du poêle. Là aussi, dans cette maison que je n’habite guère plus d’une semaine par an, tout a changé ; on a repeint les solives, les placards, même le vieux Christ de la cheminée ; — pour une semaine, vraiment on m'a gâté. Je ne vois
“plus la lampe à essence que mon arrière grand’mère _ allumait chaque soir pour gagner sa chambre, qu'on
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alluma pour elle au dernier jour, bientôt après pour sa fille, et qu'une douzaine d’années auparavant on avait placée près de mon père. On a dû la jeter dans un coin, peut-être dans ce grenier blanchâtre qui donne sur la vallée, et qui, jadis, pendant mes vacances d'été, m'offrait asile ; par la fenêtre ouverte pénétrait une odeur
de prune mûre et de foin ; parfois un oiseau, se posant
sur le rebord, piquait dans le bois quelque ver, puis s’enfuyait en criant.
De tout le village même, il n’est guère de maisons qui n'aient changé, guère de visages sur lesquels je puisse mettre un nom. Des gens me disent « Monsieur »,
qui m'appelaient autrefois « Marcel » ; d’autres avec qui
j'ai joué passent, tête droite, auprès de moi. N'importe ; je ne me sens pas seul. Il suffit d’une odeur, d’un son : le battement de cette horloge, par exemple, pour que
je me retourne et croie voir une ombre disparaître.
Beaucoup de ces ombres, peut-être ne reste-t-il que moi pour leur prêter quelque fugitive apparence ; si je m’y refuse, si je les oublie, elles vont se fondre à jamais dans la nuit parfaite. Je me sens responsable de ces ombres ; si légères qu’elles soient, et toutes ne le sont pas, je les devine parfois qui pèsent sur un de mes gestes, fixent mon regard ou le distraient, arrêtent ou changent ma parole. Parfois encore, si le moindre inci- dent m'envahit avec une violence inattendue, c’est qu'il a, me semble-t-il, fait lever en moi un camp de fantômes mal résignés à leur silence.
Cette maison que, de ma chaise auprès du feu, j’aper- cevais derrière la rue, le treillis et le jardin terne, il est peu de jours que je n’y aie songé, enfant, à cette même place ; le soir surtout, quand, revenu de l’école, mon goûter pris, mes devoirs bâclés, je posais sur mes genoux un livre de la bibliothèque du village et restais immobile jusqu’à l’heure de la lampe, tandis qu’à deux
ANTARÈS 29
pas de moi, une capeline sur les épaules, les pieds sur une chaufferette, mon arrière grand'mère poursuivait avec quelque présence intérieure un éternel entretien, et parfois, me regardant, se laissait aller à un mince sourire. Alors si j'abandonnais un instant ma lecture, c'était, tournant les yeux du côté de cette demeure, pour y transposer les plus rares aventures de mon livre. Dans la nuit tombante, le mur du jardin, qui s’éloignait et grandissait à la fois, rendait plus secrets et plus inaccessibles encore le jardin, la maison, et cette vieille fille, Mile Aimée, l’un des trois ou quatre visages sans lesquels je n’imagine pas mon enfance.
Le mur était lézardé, moussu, et peuplé de fourmis. Des surgeons de glycine, des branches de mirabellier passaient par-dessus et tendaient, la saison venue, des fleurs et des fruits aux enfants. Un jour que j'attirais ainsi un rameau, au milieu du mur, la porte verte s’ou- vrit ; à peine avais-je pu m'inquiéter, elle s'était refer- mée devant un visage indulgent et craintif.
Jusqu’alors, j'avais rarement aperçu Mile Aïmée. Elle vivait avec une vieille religieuse, que l’on appelait Sœur Théotime, ou plus communément la Sœur. Elle ne sortait guère que pour la grand’ messe du dimanche. Elle recevait peu de visites, non qu'elle s’y dérobât, mais il semblait que son aménité déconcertât les paysans.
Des allées bordées de fleurs et d'arbres fruitiers traversaient son jardin. Quand l’après-midi était chaude, un pliant sous le bras, toujours soigneusement vêtue de gris, elle sortait de la maison, ouvrait une ombrelle et s’avançait dans une allée. Se baissant parfois pour relever une fleur, écartant son ombrelle pour regarder un coin du ciel, elle allait s'asseoir à l’ombre d’une charmille. Bientôt, la vaisselle lavée, la Sœur la rejoi- gnaït et lui faisait lecture de la Croix.
C’est ainsi que je les vis, le jour que, passée la porte verte, mon arrière grand'mère et moi pénétrâmes dans
30 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
le jardin. La veille, MHe Aimée nous avait apporté des fraises ; c'était cette visite que ma grand’mère lui rendait, la main mal assurée sur la canne, droite pour- tant et les yeux clairement levés.
Tandis qu’à notre vue, la sœur repliait le journal, Mie Aimée se leva, et sourit, les mains légèrement ten- dues en signe d'accueil, la tête un peu inclinée sur l'épaule. Elle avait une cinquantaine d'années ; son visage, petit, rond, aux yeux noirs, était très blanc, mais un peu fripé près des paupières et aux commissures des lèvres. Presque tous ses gestes n'étaient qu’ébauchés. Je n'aurais su dire au juste si, à la fin de ses phrases, elle se plaignait ou chantait un peu.
Elle voulut me caresser la joue; mais, timides, ses doigts me frôlèrent à peine.
— Eh bien! petit, dit-elle, on vit les uns près des autres sans se voir, jusqu'à la mort.
Puis elle parut embarrassée par ses paroles, sourit encore et nous offrit des fleurs. Elle en avait toute l’année ; elle en donnait aux jeunes filles qui décoraient l'église, aux petits garçons qui les lançaient par poi- gnées à la Fête-Dieu ; et, pour les enterrements, elle en composait des croix et des couronnes.
La pluie commençait à tomber ; elle prit une telle violence que j'apercevais à peine le jardin. J’ouvris des tiroirs, explorai des placards ; de ces livres poussiéreux, de ces coffrets de couture, de ces vêtements d’enfant ou de vieille femme, était-ce mon enfance que j'at- tendais ?
La porte s’ouvrit sans que j'eusse entendu frapper : un de mes anciens amis d'école entra.
— Alors quoi! Monsieur fait le sauvage. Si on ne descendait pas le voir, il ne se dérangerait pas.
Il s’assit près du poêle et tendit vers la chaleur des doigts jaunes et nerveux. Dans le coin d’une armoire,
ANTARÈS $E je dénichai une bouteille d’eau-de-vie. Albert est marié depuis deux ans, et père de trois enfants. — Ça vient plus vite qu’on ne veut. Tout de même, trois enfants, moi! et une femme : c’est drôle, hein ? Je retrouvais sur ses traits amaigris cet air de bon
casse-cou que j'aimais autrefois.
— Albert, tu te souviens de Mlle Aimée ?
— Mie Aïmée, la vieille folle ? T'ai aidé à faire son cercueil ; c'était un an avant la guerre, quand j'étais en apprentissage chez Monis le menuisier, Son cercueil, quand j y pense, un cercueil de deux sous, et l’enterre- ment des pauvres, elle qui avait engraissé à lard tous les curés d'ici, sans compter le frère : le maire de Verdeuil. Des histoires comme ça, non, c’est malheureux.
Il se leva.
— La bourgeoise m'attend. On te reverra ?
Je promis d’aller, après le déjeuner, lui demander un verre de café.
Par la porte qu’il avait laissée entrebâillée, un chat glissa une tête inquiète, s’enhardit, vint flairer le buffet. Dans un bol restait un peu de lait, qu’il but à grands coups de langue. C'était une petite bête noiraude, efflanquée et sale. Je le pris sur mes genoux, près du feu. J'ai eu beaucoup de chats depuis mon enfance ; ils furent tous assez laids, gris, sans race, bons, certes, mais d’un génie médiocre. Celui-ci, qui ronfle et mordille mes doigts, vient à sa place dans la série ; les autres n’en auraient pas été jaloux ; il ne me gênera pas dans mes souvenirs.
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Quand, après la visite que j'ai dite, ma grand'mère se retrouva dans son fauteuil, parmi l'ombre qui, dès le milieu de l’après-midi, sortait du fond de la grande pièce :
— Cette fille, dit-elle, n’est pas vivante.
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32 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Elle rêva un peu, hocha la tête, et dit encore :
— C'est peut-être du feu qui couve.
Rien ne pouvait me sembler plus charmant que de ne pas être « vivant », si c'était, dans un- jardin abrité du monde, sous une charmille de sureau, écouter lire une gouvernante bonasse, en comptant les roses de la
prochaine moisson.
Deux ou trois fois, j'avais entendu dire à des paysans que Mile Aimée avait « un cœur d’or » et qu’elle s'était « sacrifiée toute sa vie pour des gens qui ne le méri- taient pas ». Il me fallut plusieurs années pour en apprendre davantage, soit de ma grand'mère, soit
d'enfants du village, ou d'un cousin de Me Aimée avec
lequel je me trouvai plus tard au collège.
À dix-sept ans, Mile Aimée était restée seule avec une sœur de quinze et un frère de treize. Leur père, l’homme le plus riche du canton, avait usé une bonne partie du patrimoine au service de tardives ambitions politiques ; terres et argent : il laissait à chacun des enfants une cinquantaine de mille francs, jolie somme pour l'époque et l'endroit. La garde des enfants échut à je ne sais quelle parente, dont ce ne fut pas le plus grand souci. Mlle Aïmée la remplaça, revint de pension pour surveiller sa sœur et soigner un frère maladif.
J'entends ma grand’mère : « Pire coureuse que cette cadette, il n'y en avait pas. Aimée l’a bien vu, quand l’autre lui à pris son fiancé. » J'ai vu deux aventures pareilles à celle-là, dans ce même village, à un an d’in- tervalle. La seconde fois, la délaissée frappa sa sœur à coups de serpe ; c'était un soir de printemps, dans les vignes ; les cris remplissaient la vallée. Mlle Aimée pré-
para le trousseau de sa cadette, à qui elle servit de
demoiselle d'honneur.
Deux ans après, on vit revenir la jeune femme : eûx avait quitté son mari; un amant l'avait quittée. Son frère refusa de la recevoir ; Mlle Aimée l'hébergea q
À ANTARÈS 33
ques mois, puis, régulièrement, lui envoya la moitié de ses revenus, jusqu’au jour où la malheureuse périt dans l'incendie d’une clinique, où elle accouchait.
Je dis un jour à Me Aimée, je ne sais pourquoi, que javais fort bien connu sa sœur. Elle me rit au nez et j'en fus pour ma honte. Mais le lendemain, repre- nant mon propos : « C'était, dis-je, une petite femme brune, avec un visage en triangle, et une raie juste au milieu des cheveux... » Le portrait était exact ; il fallait que je l’eusse entendu faire, puisque la femme était » morte avant ma naissance. N'importe, on ne laissa . pas d’être étonné, et moi le premier. Une ou deux fois, » Mlle Aimée railla :
— Vous dites deux mots : « cheveux comme ci,
oreilles comme ça »; et voilà, prt ! il y a un être de
3 plus.
» Mais c'était là un pouvoir que, pour longtemps et sans trop de jeu, je n'étais pas loin de me reconnaître,
1 : Un petit homme malingre, chauve, jaunâtre, à l'œil 1 chassieux, à la voix blanche, toujours appuyé sur un bâton de verne, inquiet, soupçonneux, fureteur, la È prudence même, menant de loin son affaire, atermoyant, - murmurant des phrases ambiguës et de vagues compli- k. ments, soudain le regard clair et fixe à l'instant de la à décision, qui était irrévocable, rarement hors de lui, | mais alors d’une colère terrible, qui le mettait au lit : — à quarante-cinq ans, le frère de Me Aïmée faisait trembler sa sœur, sa femme, ses trois enfants, sa domes- » ticité, et ne gouvernait pas moins despotiquement un . village dont il était maire depuis quinze ans, haï à peu près par tous, mais redouté davantage.
La première fois que je le rencontrai, j'allais pousser la porte verte ; elle s'ouvrit d’elle-même. Cette figure sans âge, ce corps sorti d’une tombe, cette main déchar- née et noueuse qui s’avança vers moi et m’entoura le
3
34. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
poignet : je fus pris d'horreur et me débattis. Mais la main avait une vigueur inattendue ; les yeux, humides, bleuâtres, striés de rouge, se fixaient sur moi sans que je pusse dire s'ils me voyaient vraiment. Je ne sais quelle curiosité vint se mêler à mon dégoût.
Il ne se passait pas d’année que l’on ne préviît sa
mort. Mais s’il restait toujours maladif et se plaignait |
à tout venant du poumon, du foie, des os, on ne le vit .
jamais vraiment malade, fût-ce par contagion ou par accident. Jusqu'à sa trentième année, il avait vécu avec Mie Aïmée, centre et unique but de cette vie de fille
vieillissante. Brusquement, à la stupeur de tous, ïit.
épousa une orpheline d’un village voisin, où il s’ins- »
talla. Sa femme fut sa première servante, ses fils autant :
de valets de labour ou de gardeurs de vaches. Lui-même travaillait à peine ; mais rien ne se faisait qu’il ne l’eût fixé. Champ par champ, il racheta les droits de sa sœur sur leur héritage, afin de vendre ou d'échanger ces terres au mieux de sa nouvelle entreprise. On le voyait arriver en carriole, pour le déjeuner ; il repartait vers quatre heures, plus blême peut-être, mais aussi impé- nétrable. Un peu plus tard, la porte du jardin claquait ; Sœur Théotime apparaissait, le visage enflammé.
— Eh bien, ma Sœur, il est venu ?
— Ne m'en parlez pas. Je ne peux plus y tenir. Il læ traite comme une gamine. Une bouchée de pain pour trois hectares. Et des boniments, et des morales, et l’avenir des enfants, qui « aiment tant leur tante »! Comme une simple gamine.
Mie Aimée avait ainsi vécu jusqu'à l’Age de cin- quante ans. Chaque année voyait d'elle un nouveaw |
sacrifice. Disait-on : c'était en 1905, ou x906, elle pouvait
penser : l’année où mon frère m’a emmené ma voiture, | l'année où M. le Curé m'a demandé un saint Joseph |
pour l'église. Mais faut-il parler de sacrifices ? Elle y
semblait presque indifférente, comme si rien n’eût compté pour elle, au regard de quelque bien d’une tout autre nature.
Depuis notre visite, j'allais chez elle chaque jeudi Faprès-midi, jusqu’à la nuit tombante. S'il faisait beau, elle se promenaïit d'abord avec moi dans les allées du jardm. S'arrêtant devant un massif de fleurs :
— Petit, savez-vous comment on les appelle ?
Je ne le saïs pas encore aujourd’hui ; mais peut-être n'en existe-t-il plus.
Un jour, avec son ombrelle, elle traça un cercle sur le sable de Fallée, appuya au centre la pointe de l’om- brelle, et dit, comme si elle eût récité : « Un prisonnier ici ; des murs autour, hauts comme le ciel, des murs autour et tout autour. Sortira-t-il ? Il ne sortira jamais. » Une autre fois, elle me plaça en face d’elle, et, d’une voix enfantine : « Un beau monsieur ici, une belle dame là. Bonjour, Monsieur ; bonjour, Madame. » Mais soudain, traçant une barre entre nous : « Ha ! un gouffre entre les deux ! Fim, fini Au revoir, Monsieur ; au revoir, Madame. » Sans doute étaient-ce là des bribes de rondes enfantines, qui s'étaient transformées au long de sa solitude selon quelque accent intérieur, qu’elle- même ignorait peut-être.
Puis nous nous asseyions sous la charmille. La Sœur, qui nous avait rejoints, commençait la lecture ; sa cor- nette blanche accusait ses traits hommasses et terreux. Avant d'entrer en religion, elle avait servi, comme toute sa famille, chez les parents de Mile Aimée ; elle gardait. pour la fille de ses maîtres une vénération tyrannique et bourrue. Elle avait pris habitude d’en- trecouper sa lecture de commentaires.
— Mais enfin, mon amie, ne pouvez-vous lire: sans ajouter de votre eru: ?
Peine perdue. Alors: une petite voix qui voulait. être
%
sèche::
36 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
— Sœur Théotime, voulez-vous lire comme on doit lire.
Autour de la charmille, des glycines s'emmélaient à des sureaux, double odeur, moelleuse et profonde, qui nous arrivait par bouffées, parfois avec tant de violence que j'en fermais les yeux. Des guëêpes bourdonnaïent inlas- sablement ; laissons-les à leur musique; elles n’ont point souci de nous. Quand la Sœur s'était tue, j'ou- vrais un livre à couverture rouge, que Mile Aimée avait tiré pour moi de quelque armoire. La Sœur tricotait ; Mile Aïmée brodait un peu; puis, laissant pendre la main et tournant à demi les yeux vers le jardin, elle restait ainsi, immobile et douce, dans une après-midi que l’on eût crue éternelle. Mais soudain, hochant la ttes
— Sœur Théotime, disait-elle, il faudra songer aux carottes.
Le plus souvent, sœur Théotime haussait l'épaule sans rien dire.
Temps enfantins ! je crains d’y retrouver un trouble si brûlant que je m'abandonne à ces images, alors que la figure que j'en veux dégager réclame toute ma ten- dresse.
La maison répondait au jardin, aussi minutieusement agencée pour le repos et la rêverie. On y accédait par un perron minuscule ; dès le vestibule, on sentait une odeur de tilleul, de lavande, et des quatre fleurs de la tisane, qui séchaïent au grenier, sur des claies. Dans les maisons campagnardes, j'ai toujours préféré le grenier aux autres pièces ; celui de MHe Aimée était vaste et clair ; de ses deux petites fenêtres, on découvrait le village et les plaines d’alentour. Tout au faite, une lucarne s’ouvrait en plein ciel; il en tombait une lumière plus pure, blonde et bleue, qui semblait ne pas se mêler à celle des fenêtres. Il y avait dans ce grenier une bibliothèque de curé de campagne, des coffres et des caisses remplis de
ANTARÈS 37
vieilles étoffes, d'images pieuses, de vases à fleurs, et, accroché au mur du fond, un portrait sur verre, gauche- ment enluminé, les joues de roses, les yeux de violette, un crucifix entre les seins, trop haut placés, en dessous duquel des lettres de diverses couleurs annonçaient : Portrait de S. À. R. Mademoiselle d'Artois. I1 y avait aussi une armoire solennelle, que longtemps je brûlai de voir ouverte, sans l’oser dire ; on l’ouvrit un jour : elle était vide, sinon l’un de ses coins, où se cachaït un rouet ; à la roue pendaiïent encore quelques fils, soyeux et pâles.
Dès qu’il se mettait à pleuvoir, Mlle Aimée disait :
— Si vous voulez, petit, montez au grenier ; mais ne cassez rien et ne vous coupez pas.
Je lui ai toujours connu une crainte maladive des coupures. . Je prenais un pur plaisir à regarder, à toucher, à. sentir ces livres, ces étoffes, ces pieux tableaux. Mlle Aï- mée ne tardait pas à monter, elle aussi ; elle restait un instant sur le seuil et me regardait en souriant. Puis elle faisait deux pas, ouvrait un livre, essuyait la poussière d’un cadre. Et d’abord je n’entendais qu’un petit siffle- ment du bord des lèvres, un soupir, ou bien : « Tiens, tiens ! » Mais bientôt, désignant un reliquaire :
— Voyez-vous, commençait-elle, ceci vient de mon oncle, celui qui était chanoine à Saint-Martin-les-Lan- gres. Je le croyais perdu ; mais tout se retrouve dans la
vie, bien ou mal, les moindres actions, les moindres
pensées. Autrement, voyons ! mais il ne resterait plus qu'à mourir.
Quand elle parlait aïnsi, et souvént de semblables paroles m'ont frappé, le chantonnement plaintif qui terminait ses phrases hésitait, devenait à la fois timide
et voulu ; sa voix était plus nue ; ses yeux soudain sem-
blaient se rendre compte du monde. Je me sentais si troublé, sans que je susse au juste pourquoi, que je
38 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
n'osais plus la regarder et me souhaïtais à cent pas.
Un jour elle me montra une image de son paroissien ; c'était une salle claire et calme, où un ange était age- nouillé, entre des cierges et des fleurs, devant une croix discrète.
CÉ ! F 2 LOMES PS SR ON Re 0 0e
— C'est la chambre intérieure, me dit-elle; c’est la
chambre des pensées. Petit, il faut tenter d’avoir une belle chambre comme celle-là. Voyez-vous comme tout y est net |!
Tout à coup, elle se mit à rire, d’un rire qui me parut extraordinairement la rajeunir.
— Ma foi, tout y est si bien rangé qu’on n’a pas envie d'y rester.
Elle rit encore un peu, donnant une tape à sa robe :
— Qu'est-ce que je dis là, mon Dieu ! Si sœur Théo- time m'’entendait, ou votre grand'mère !.….
Cependant, le regard absent, elle tenaït le livre ouvert. Elle répéta :
— Tout y est si bien rangé qu’on n’a...
Soudain, d'une voix sourde, qui me parut presque
celle d’un homme :
— Tout y est si bien rangé que tout y semble mort.
De ses yeux, je ne vis plus qu’une petite boule humide et luisante entre des paupières gonflées. Ses;lèvres, entr'ouvertes, tremblèrent un peu ; elle étendit et ferma les mains. Puis, un instant, elle resta dans ume immobilité qui me glaça, et son visage, exsangue, ressembla à celui de son frère.
Mais déjà elle revenait à elle, et murmurait d’une voix encore machinale :
— Qu'est-ce que je dis là, mon Dieu ! qu'est-ce que je dis!
= ANTARÈS 39
III
Un samedi (c'était au début d'août, les vacances com- mençaient le soir même), comme les enfants, réunis derrière l’église, vers une heure, attendaient que l’ins-
… tituteur les appelât pour la dernière classe, l’un de nous cria que le feu était aux Grands-Bois et que de sa vie il n'avait vu incendie pareil. À nos pieds, la colline de notre village descendait, avec ses vignes et ses jardins de pruniers, jusqu’à la vallée et à sa rivière; puis le monde se relevait en un large plateau que couvraient les Grands Boïs. Une tache à peine rouge, plutôt quelques gouttes de pur soleil tombées dans la masse noirâtre
des bois, c'était tout l'incendie. Mais une journée
limpide et venteuse à la fois, l’approche d’une liberté de trois mois qui nous serrait le cœur, et cette voix qui nous disait que tout était grand et désespérément unique — le moindre feu de broussailles eût passé à nos yeux le brasier d’une capitale.
Nous dévalâmes la colline, courûmes dans la vallée entre les étangs et les canaux d’irrigation ; la passerelle d’un barrage nous laissa franchir la rivière. Quand nous atteignimes la forêt, une énorme masse de fumée, tachée de larges éclairs, roulait sur le sol. Parfois un coup de vent en jetait au ciel de larges lambeaux ; nous aperce- vions alors, entre les pans de la déchirure, des arbres qui vacillaient et se tordaient comme de longs animaux
- préhistoriques. Des bruits légers, épars : sifflements,
> craquements, rires, formaient un tel contraste avec ce
” lourd et confus spectacle, que nous avions peine à les
associer aux mêmes causes.
Des villages voisins, une cinquantaine de gamins
s'étaient joints à nous ; quelques hommes qui travail-
laient dans des prés d’alentour étaient accourus dès le
ais 9 RD se Ce EST de
40 . . LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
début de l’incendie ; tous, hommes et enfants, nous res- tions immobiles et parlions à mi-voix.
Vers le soir, comme je rentrais au village, anxieux d'annoncer que les Grands Bois flambaient et que les hommes ne connaissaient rien qui pût éteindre l’in- cendie, à l'instant que je regagnais la grand’route, je vis s’avancer une étrange caravane. Une machine lourde et trapue traînait lentement deux ou trois voitures ; elles étaient basses, longues et bleues, sur de larges roues, les fenêtres ornées de clairs rideaux qui parfois se relevaient sur des fleurs ou sur des visages ; plutôt qu'aux wagons d’un train, on songeait, en les voyant, à de splendides roulottes, organisées pour l'aventure. Le convoi passa devant moi, qui me tenais adossé à un peuplier. La machine, avec un souffle paisible, lançait des boules de fumée, qui montaient se dorer dans le ciel de sept heures. L'intérieur des voitures semblait tendu d’un velours sombre ; leurs hôtes lisaient ou fumaient avec nonchalance ; à l’embrasure d’une portière, une vieille dame tendait à la fraîcheur un visage couvert d’une voilette. Tous étaient silencieux ; je perçus seule- ment un rire de femme ; encore, léger et si différent des rires de mon village, ne donnait-il au spectacle rien qui me le rendît plus réel. Les voitures s’éloignèrent entre les peupliers ; j'entendis longtemps encore le bruit des roues et la respiration de la machine. L'ombre était venue ; quelques étincelles se mêlaient à la fumée ; puis, de chaque côté des voitures, un peu de lumière mouilla le bord de la route et se perdit dans les champs.
J'étais resté immobile, sentant à peine ma vie. L’ap- parition elle-même ne m'étonnait pas; chaque jour j en imaginais de pareilles, et mon existence véritable se passait parmi elles. Mais que ce rêve prît soudain corps, qu'il apparût entre les peupliers les plus calmes et se dirigeât vers mon village, où tous comme moi le
ANTARÈS AI
pourraient voir, c'était là qui détruisait entre le monde et moi toutes les frontières à l'abri desquelles se menait mon enfance.
- Je courus, rejoignis le convoi au bas de la côte qui monte au village, et marchai quelque temps à son allure, sur l'herbe de l’accotement. La clarté läiteuse qui régnait dans les voitures les rendait plus secrètes encore. L'ombre d’une silhouette apparut sur une fenêtre, puis, s'éloignant, grandit hors de mesure, pâlit et sembla pénétrer dans un monde inconnu.
La côte montait rude ; l’attache des voitures faisait un cri léger, mi-chanson, mi-plainte. Nous allions, entre les vignes géométriques et les champs d’où montait une - odeur de sainfoin. D’autres chemins s’amorçaient sur le nôtre ; à chacun d’eux j'attendais que le convoi s’y engageât et retournât vers la plaine, pays des forêts ténébreuses et des saulaies au peuple mélancolique. Mais les premières lueurs du village apparurent.
A cet irstant, la vitre d’une portière se baiïssa ; j’enten- dis un rire, celui-là même que j'avais déjà perçu. Deux êtres se penchèrent par l’embrasure ; comme elle était étroite, ils se tinrent à demi tournés l’un vers l’autre.
— Mais qu'il fait sombre ! dit une voix quasi enfan- tine.
Je m'étais arrêté. Ils passèrent devant moi : c'était un homme et une femme, dont je ne distinguai pas les traits, mais qui semblaient très jeunes. Entourant du bras les épaules de la jeune femme, il se pencha dans l'ombre du village.
— Nous arrivons, dit-il.
Je crus les voir se presser plus étroitement. La voiture s’éloignait. J'entendis encore la voix légère et naïve qui répétait :
— Mais qu’il fait sombre |
J'étais arrivé au pied de notre jardin; je le traversai. Mais, la main déjà tendue vers la porte, je m’assis sur la
RÉ
A2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
marche du seuil, inquiet et comblé, et regardant tour à tour, comme pour y trouver le sens et la juste place de ce que ce jour m'avait donné, la masse familière du buis et des poiriers, celle de la campagne jusqu’à l'horizon, et celle, grave et bleuâtre, du ciel. Je poussai la porte. Au fait, j'étais en vacances.
— Hé! petit, quelle histoire !
Mie Aïmée joignit les mains.
— Savez-vous que ce train qui se promène dans la campagne, un peu au hasard, j'imagine, rien ne me con- viendrait davantage. Nous partirions ensemble pour voir des pays, des pays. La France a beau être petite depuis la guerre de 70 et celles du grand Empire ; avant que nous en ayons fait le tour, Sœur Théotime aurait greffé plus d’une fois les rosiers.
2
La Sœur haussa l'épaule et murmura :
— Les bicyclettes ne suffisaient pas, ni l'automobile du médecin. Belle invention que ce train Renard !
Nous avions appris que le convoi se nommait ainsi, nom qui me déplut d’abord, mais où je ne tardai pas à voir le symbole d’une vie libre et capricieuse.
Le train n'était resté qu’une nuit dans notre village ; quand, le matin, vers dix heures, je gagnai la place de la mairie, on me dit qu'il avait laissé à l'auberge un couple de jeunes mariés.
— Ah bien, je les ai vus, je les ai vus comme je vous vois, bien que ce fût le soir. Lui disait : « Nous arrivons » ; et elle, par deux fois : « Mais qu'il fait sombre |! »
Donc, au milieu de nos champs à la terre dure et
exigeante, devant nos maisons noirâtres, nos mares et
nos tas de fumier, avaient passé ce train fait pour le plaisir, ces êtres qui lui confiaient une vie indolente. Nous, pour qui pénétrer dans une gare était une aven- ture, et tout un spectacle le passage d’une automobile,
à À 3 H
ANTARÈS 43
ce ne fut bientôt plus que par des allusions gênées que nous évoquâmes le train vagabond.
La présence parmi nous du jeune couple nous surpre- naît tout autant. On parlait de voyage de noces, sans comprendre que, familiers comme ils devaient être des grandes villes et des paysages fameux, ils pussent trouver beau notre village. Je m'étais dit parfois qu’il était beau, et plus souvent l'avais senti, soit qu'étendu face au ciel sur une voiture de foin et frôlé au passage par des bran- ches, la campagne, vers le soir, me parût s'ouvrir à une trêve divine, soit l'hiver, à l’école, quand, regardant de mon banc par-dessus le mur de la cour, je songeais que, sous sa neige et son jour jaunâtre, cette terre portait un secret aussi émouvant qu'aucune autre.
Ils restèrent huit jours parmi nous. On disait qu’ connaissait la région comme s’il y était né, qu’elle savait peindre, qu’un soir même elle avait chanté, et les mai- sons voisines tendaient l'oreille, mais c'était une vieille chanson, que l’on ne chantait même plus chez nous. On disait encore qu’ils étaient toujours ensemble « à se pro- mener ou à se regarder dans les yeux », et qu'ils auraient paru tout à fait heureux si on ne les avait vus tomber dans d’inexplicables silences, dont eux-mêmes ne sem- blaient pas s’apercevoir. On ajoutait qu'ils ne portaient point de bague, qu'il n’était donc pas sûr qu’ils fussent mariés.
Nous tenions ces nouvelles du gamin de l’aubergiste. De mémoire d'enfant, nul que de loin en loin un commis- VOYBBUE n'avait logé à 1’ auberge ; encore n’y passaït-il alors qu’une nuit.
Pendant les vacances, nous nous retrouvions l’après- midi, vers quatre heures, sur la place du village ; c'est un rond-point que bornent l’église, la mañrie et deux ou trois maisons bourgeoises ; au milieu, une femme de bronze tend une palme au buste d’un sénateur. On avait
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beau nous retenir à la maison (— « Louis ! Henri! Où allez-vous ? Venez ici tout de suite » ; — j'ai encore ces cris dans les oreilles), l’heure des commissions nous déli- vrait, et bientôt, posant contre la statue le pain, les bou- teilles, les paquets, nous nous mettions à jouer, jusqu’à l'instant que le cordonnier, cassé, grommelant des menaces, montait sonner l’angélus. Au troisième coup, il ne restait personne sur la place.
Ces jours-là, ce n’était pas le jeu qui nous rassemblait, mais le désir d’apercevoir les Étrangers. Je les vis passer deux fois, grands et minces, lui : avec quelque chose de violent et de saccadé dans l’allure, elle — mais je parlerai d'elle. Un jour qu’ils se dirigeaient vers un bois, prenant par un raccourci, nous pénétrâmes dans la futaie, et là, blottis derrière des arbres, nous les vîimes venir sur la route. Ils marchaient tout près l’un de l’autre ; la tête fixe, ils semblaient regarder sans voir. Ils ne se parlaient pas ; mais quand ils furent à notre hauteur, nous enten- dîmes, venu de la jeune femme, un vague murmure ou chantonnement. Nous revinmes au village ; soudain aucun de nous ne plaisantait.
Je rapportais chaque jour à M1ie Aimée ce que l’on disait des Étrangers. Si complaisante qu’elle ne cessât d’être à mon endroit, l'intérêt qu’elle prenait à ces propos m'emplissait d’aise et de fierté. Nous vîinmes à nous entretenir du jeune couple comme si nous partagions avec lui quelque secret. Le soir dont j'ai parlé, comme je me hâtais de raconter la promenade dans la forêt :
— Il est grand, mince ; elle aussi, mais.
Mile Aimée se mit à rire, et, l'œil brillant de malice :
— Comme si je ne le savais pas! et qu’il s appelle Philippe, et la jeune femme Angèle |
Elle jouit un peu de ma surprise ; puis sa langue n’y tint plus :
— Ils sont venus, ils sont venus tous deux, ici, dans
ANTARÈS 45
le jardin, dans la maison. Je les voyais venir. Mais qui est-ce donc ? — « Bonjour, Mademoiselle, on nous a dit que vous aviez les plus belles fleurs du village, et que peut-être vous consentiriez... — Oh! Monsieur, Madame, les plus belles fleurs, c’est beaucoup dire ; et mes fleurs ne sont pas à vendre ; mais je serai contente de... » Et voilà que nous nous promenons dans les allées. Petit, si vous les aviez vus marcher | Des gens comme ceux-là, on dirait que le ciel leur sourit à chaque instant. Cela réjouit le cœur. Elle surtout, la belle jeune femme, et polie, et pas du tout l'air d’une poupée, s'intéressant à tout, craignant de vous froisser. Ce sont les roses crèmes qu’elle préfère, tout comme moi. Ma foi, quand ils sont partis, je leur ai dit : « Ce serait péché du Bon Dieu que de vous ôter votre bon- heur ». Alors ils m'ont embrassée tous les deux ; lui m'a dit : «Nous devons beaucoup à votre village ; mais rien n'aura été plus beau que vos roses. » Et elle, la chère enfant, elle m'a dit : « Nous serons toujours heureux, Mademoiselle » ; et je vous jure qu’elle pleurait presque. Demandez à Sœur Théotime.
La vieille tête ingrate de la Sœur se ferma un ins- tant sous la réflexion.
— Ça n’a pas l’air de mauvaises gens, dit-elle enfin. Tout de même, ils paraissent un peu drôles.
Le jour suivant, à l’aube, enfonçant la porte, l'auber- giste les trouvait abattus l’un sur l’autre, lui, déjà mort, elle la poitrine sanglante, sans connaissance.
Il pleuvait ; j'avais passé la matinée chez Mile Aimée à lire dans un coin du grenier. Quand la pluie cinglait moins violemment les tuiles, j'entendais Mlle Aïmée, au dessous de moi, se promener et parfois se parler à mi- voix. Vers midi, par une des petites fenêtres, je vis la sœur Théotime, un filet au bras, pousser la porte du jardin, se hâter vers la maison ; tout de suite elle parla
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précipitamment, et Mile Aimée poussa un cri. Et tandis
que je descendais l'escalier, des paroles entrecoupées, des exclamations me serraient le cœur. Mlle Aïmée me tendit les mains :
— Nos pauvres amis ! gémit-elle.
Mais la Sœur :
— Mademoiselle !. On ne parle pas de ces choses devant les enfants.
Mile Aimée, indécise, détourna la tête, puis s’assit près de la cheminée. La pluie avait cessé ; il y eut un silence et une paix extraordinaires ; ils semblaient s’éten- dre sur-le monde entier.
— Et pourquoi n'en parlerait-on pas, murmua Mie Aimée.
Elle me dit alors que les jeunes gens s'étaient tués.
— Je ne sais ce que j'éprouve. C'était si bien, hier, quand ils sont venus. Et puis vous m'en parliez tous les jours. Je crois que je m'étais attachée à eux.
La Sœur hocha la tête, et je crus l'entendre parler de damnation. Puis elle sortit.
— C'est une grande faute, certes, reprit Mlle Aïmée, peut-être un crime. M. le Curé ne voudra pas les enterrer à l’église. Petit, petit, songez-vous : ils étaient jeunes, is s’aimaient, ils descendaient du beau train. Et voilà qu'ils se tuent. Saura-t-on jamais, mon Dieu !
Elle me regarda et dit tristement :
— Vous ne paraissez pas avoir grand chagrin.
Je rougis ; je me sentais la gorge oppressée, je ne savais de quoi, mais ce n'était pas de chagrin.
Elle murmura comme pour elle-même :
— Mais qu'est-ce qui se cachait donc dans leur bon- heur ?
Soudain elle porta les mains à son visage :
— Mon Dieu ! gémit-elle, ils se sont tués ! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi avez-vous permis cela ?
ANTARÈS 47
Ils avaient laissé plusieurs lettres ; l'une adressée à un juge d'instruction en retraite, qui habitait une petite ville voisine : c'était le père du jeune homme ; une autre, au mari de la jeune femme, M. de C., qu’elle avait quitté un mois auparavant pour suivre son amant. Sur une feuille arrachée d’un livre, elle avait écrit hâtivement : Qu'on ne cherche pas d'autre cause à notre mort que notre amour même, qui a été plus beau que tout, et que nous ne voulons pas voir devenir moins beau. Et en dessous : Madou, 1e te demande pardon. Nous apprîmes plus tard que ces derniers mots s’adressaient à une vieille pay- sanne, sa nourrice.
Le lendemain était un dimanche. Jamais peut-être l’inépuisable séduction de l’église : grondement, plaintes ou clameur de l’orgue, voix audacieuse et irrésolue des jeunes filles, odeur d’encens, gestes rituels, présence des anges et des morts, ne m’emplit d’un abandon plus délicieux. Cet événement où les paysans, inquiets et génés, voyaient une honteuse folie, ce sang offert, cette mort cherchée, donnait à la passion les couleurs mêmes, sombres et violentes, où les choses de l’église trouvaient leur puissance.
Pressés sur nos bancs d’enfants, nous regardions cette foule agenouillée, faces prudentes, rusées, craintives, terreuses ; puis nous songions aux deux jeunes êtres dont on n’osait pas parler. C’est en vain que l’on nous répétait que tout suicide est une lâcheté ; quelque voix, plus persuasive de savoir qu’on l’étoufferait bientôt peut-être, nous disait confusément da offrir sa vie pour un dieu, celui d’un autel ou celui qu’un homme se crée, ne peut être sans grandeur.
Ce fut un enterrement civil. On ne vit, près du cer- cueil, que le père du jeune homme, l’aubergiste, un forge- ron, libre-penseur, qui avait décoré ce jour-là sa maison
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d’un drapeau rouge, et une vieille fille, simple d'esprit, la risée des gamins. Un orage s'était déchaîné pendant la nuit ; quand on arriva au cimetière, la fosse était à demi remplie d’eau. Tandis qu’on y descendait le cer- cueil, une corde cassa ; le cercueil, se retournant, resta suspendu aux parois par les angles et soudain s’ouvrit ; le corps tomba dans l’eau boueuse. On le chuchotait, le soir, de porte en porte ; il était peu de gens qui ne vissent 1à, à la fois troublés et fortifiés dans leur conscience, un châtiment surnaturel. |
Le dimanche suivant, quand le curé, monté en chaire, eut fait la prière nominale pour les morts, il invita l’as- sistance à réciter un pater et un ave, afin que Dieu, lais- sant à une âme la vie terrestre, lui permît de se repentir et de regagner la vie éternelle.
Quelques jours après, la jeune femme se trouva hors de danger. Elle n’avait pas d’argent ; ni le père de son amant, ni son ancien mari ne voulant intervenir, on décida de la transporter à l'hôpital. Ce fut alors que Mie Aïmée proposa de la recueillir et de la soigner. Cela n'alla pas sans commentaires : qu’allait faire la sainte fille avec cette sanglante dévergondée ? « Mlle Aimée est bien bonne ; n'empêche qu'il ne manque pas de malheureux plus dignes de sa charité. » On se tut pourtant quand, à la grand’messe suivante, le curé remercia Dieu d'une double marque de miséricorde, puisque, non content d'écarter une âme d’une damna- tion immédiate, il intéressait à cette âme deux des per- sonnes les mieux faites pour l'aider au salut.
Mais on ne laissa pas de remarquer que, de ces deux personnes, si la sœur Théotime, rouge et la tête baissée ‘se tenait à son banc, Mlle Aimée, retenue sans doute par son nouveau rôle d'infirmière, pour la première fois depuis nombre d’années, avait manqué la messe.
(A suivre). MARCEL ARLAND
SEPTEMBRE ARDENT :
Dans le crépuscule sanglant de septembre, regain de soixante-six jours sans pluie, la rumeur ou l’histoire, peu importe, courut comme le feu dans l’herbe sèche, Quelque chose concernant Miss Minnie Cooper et un nègre. Attaquée, insultée, terrorisée : personne ne savait exactement ce qui était arrivé, parmi les hommes qui, ce samedi-là, emplissaient la boutique du coiffeur où le ventilateur du plafond brassait sans le rafraîchir l’air vicié, leur renvoyant, avec des bouffées de vieille pommade et de lotions, leurs haleines âcres et leurs odeurs.
— Sauf que ce n'était pas Will Mayes, dit un des garçons coiffeurs. C'était un homme entre deux âges, un homme mince, couleur de sable, avec une figure douce.» Il rasait un client. — Je connais Will Mayes. C'est un brave nègre. Et je connais Miss Minnie Cooper
. également.
— Qu'est-ce que tu sais d'elle ? dit un autre garçon.
— Qui est-ce ? dit le client. Une jeune fille ?
— Non, dit le coiffeur. Elle doit bien avoir dans les quarante ans, je suppose. Elle n’est pas mariée. C'est pour ça que je ne crois pas.
— Croire, eh foutre ! dit un gros jeune homme vêtu
1. Copyright by Charles Scribner's.
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d'une chemise de soie tachée de sueur. Vous ne croyez pas à la parole d’une blanche plutôt qu’à celle d'un nègre ?
— Je ne crois pas que Will Mayes ait fait ça, dit le coiffeur. Je connais Will Mayes. |
— En ce cas vous savez peut-être qui l’a fait. Vous l'avez peut-être même déjà aidé à s'enfuir de la ville, sacré sale négrophile.
— Je ne crois pas que personne l’ait fait. Je crois qu’il n’est rien arrivé du tout, Voyons, messieurs, est-ce que ces dames qui prennent de l’âge sans avoir réussi à se marier ne se figurent pas toujours qu'un homme ne peut pas.
— Pour un blanc, vous êtes un joli coco», dit le client. fl s’agita sous sa serviette. Le jeune homme d’un bond s'était mis debout.
— Vous ne croyez pas ? dit-il. Accuseriez-vous une blanche de mentir ?
Le coïffeur tenait son rasoir en l'air au-dessus du client à moitié levé. Il ne regardait pas autour de lui.
— C'est la faute à ce sacré temps, dit un autre, ça suffirait pour qu'un homme fasse n'importe quoi. même à elle.
Personne ne rit. Le coiffeur dit de sa voix douce, entêtée : « Je ne porte d'accusation contre personne. Tout ce que je sais, et vous le savez tout aussi bien que moi, messieurs, c'est qu’une femme qui n’a jamais.
— Sacré sale négrophile ! dit le jeune homme.
— Assez, Butch, dit un autre. Nous nous mettrons au courant des faits à temps pour agir.
— Qui ça, nous ? Qui se mettra au courant ? dit le jeune homme. Des faits, pour quoi foutre ? Moi je...
— Vous êtes un chic blanc, vous pouvez le dire», reprit le client. Sous sa barbe savonneuse il avait l’air d'un de ces gueux du désert qu'on voit au cinéma. — Parfaitement, Jack, dit-il au jeune homme, s’il n’y
SEPTEMBRE ARDENT 51
a pas de blancs dans cette ville, tu peux compter sur moi, bien que je ne sois qu’un commis-voyageur et un étranger.
— C'est cela, mes amis, dit le coiffeur. Trouvez d'abord la vérité. Je connais Will Mayes.
— Ah, nom de Dieu, hurla le jeune homme, pose qu’il y a un blanc dans cette ville !.…
— Assez, Butch, dit l’autre, nous avons tout le temps.
Le client se redressa. Il regarda celui qui venait de parler : « Prétendriez-vous qu’un nègre qui attaque une blanche peut avoir une excuse ? Auriez-vous la prétention d’être un blanc et de soutenir une chose comme ça ? Vous feriez mieux de retourner dans le Nord d’où vous venez. Le Sud n’a pas besoin de types de votre espèce.
— Comment, le Nord ? dit l’autre. Je suis né et j'ai été élevé ici même.
— Ah, nom de Dieu ! dit le jeune homme. Il regarda autour de lui d’un air tendu, déconcerté, comme s’il essayait de-se rappeler ce qu’il voulait dire ou faire. Il passa sa manche sur son visage en sueur. — Du diable
. si je permettrai qu’on laisse une blanche...
— Parfaitement, Jack, dit le voyageur de commetce. Nom de Dieu, s'ils...
La porte en toile métallique s’ouvrit brusquement. Un homme apparut, les jambes écartées, plein d’aisance malgré la lourdeur de son corps. Sa chemise blanche s’échancrait à son cou ; il portait un chapeau de feutre, Son regard brûlant et audacieux balaya le groupe, Il s’appelaitiMc Lendon. Il avait commandé des troupes sur le front français et il avait été décoré pour son courage.
— Alors, dit-il, c'est comme ça que vous restez assis et que vous laissez un nègre violer une blanche dans les
_ rues de Jefferson ?
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Butch bondit à nouveau. La soie de sa chemise était plaquée à ses épaules trapues. Sous chaque aisselle il y avait une demi-lune sombre.
— C'est justement ce que je leur disais. C’est ce que... :
— Est-ce que c’est réellement arrivé ? dit un troi- sième. Ça ne serait pas la première fois qu’elle aurait eu peur d’un homme, comme le disait Hawkshaw. Il y a environ un an, est-ce qu’il n’y a pas eu une histoire d'un homme qui serait grimpé sur le toit de la cuisine pour la regarder se déshabiller ?
— Quoi ? dit le client. Qu'est-ce que c’est que ça ? Le coiffeur avait lentement tenté de le faire rasseoir ; la tête levée il s'arrêta à demi redressé, tandis que le coiffeur continuait à le pousser.
Mc Lendon se tourna vers celui qui venait de parler:
— Si c'est arrivé? Eh foutre quelle importance ça a-t-il ? Allez-vous laisser les nègres en prendre à leur aise jusqu’au jour où ça arrivera pour de bon ?
— C’est justement ce que je leur disais ! hurla Butch. Il égrena un long chapelet de jurons, sans rime ni raison.
— Allons, allons, dit un quatrième, pas si fort. Ne parlez pas si fort.
— Pour sûr, dit Mc Lendon, il est bien inutile de parler. J'ai dit ce que j'avais à dire. Qui m'aime me suive.
Dressé sur ses pieds il regardait autour de lui.
Le coiffeur maïintenait la figure du voyageur sous son rasoir en position : « Informez-vous d’abord, mes amis. Je connais Will Mayes. Ce n'est pas lui. Il faut faire les choses en règle et aller chercher le sheriff,
Mc Lendon pirouetta vers lui, furieux, le visage figé. Le coiffeur ne détourna pas ses regards. On eût dit deux hommes de race différente. Les autres garçons s'étaient également arrêtés au-dessus de leurs clients renversés.
— Comment, est-ce que vous prétendriez croire à la
SEPTEMBRE ARDENT 53
parole d’un nègre plutôt qu’à celle d’une blanche ? Sacré sale négrophile..:
Celui qui avait parlé en troisième se leva et saisit le bras de Mc Lendon. Lui aussi avait été soldat.— Voyons, voyons, examinons un peu la question. Qui est-ce qui sait réellement comment les choses se sont passées ?
— Examiner, pourquoi foutre |» Mc Lendon libéra son bras. « Que tous ceux qui sont pour moi se lèvent. Les autres. » Il regarda autour de lui, en passant sa manche sur sa figure.
Trois hommes se levèrent. Le commis-voyageur se redressa sur son fauteuil. — Allez, dit-il en tirant sur la serviette autour de son cou, enlevez-moi ce torchon. Je suis pour lui. Je n’habite pas ici, nom de Dieu, mais si nos mères et nos femmes et nos sœurs... Il se bou- chonna la figure avec la serviette et la jeta par terre. Mc Lendon debout jurait contre les autres. Un second client se leva et s’approcha de lui. Les autres restaient assis, mal à l'aise, évitant de se regarder. Puis, un à un, ils se levèrent et se joignirent à lui.
Le coiffeur ramassa la serviette par terre. Il se mit à la plier soigneusement : « Mes amis, ne faites pas ça. Will n’est pas coupable. Je le sais.
— En avant, dit Mc Lendon. Il fit demi-tour. La crosse d’un lourd revolver automatique sortait de sa - poche de derrière. Ils s’en allèrent. La porte grillagée battit derrière eux, en résonnant dans l’air mort.
Le coiffeur se hâta de nettoyer son rasoir et de le serrer, puis il courut vers le fond du magasin et prit son chapeau au mur. — Je reviendrai le plus tôt possible, dit-il aux autres garçons, je ne peux pas laisser... Il sortit en courant. Les deux autres coiffeurs le suivirent jusqu’à la porte qu’ils arrêtèrent au moment |où elle se refermait. Penchés, ils le regardèrent remontér la rue. L'air était lourd et mort. Il laissait sous la langue un goût métallique.
54 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
— Qu'est-ce qu'il peut y faire? dit le premier. (Le second répétait à demi-voix : nom de Dieu, nom de Dieu). J'aimerais autant être dans la peau de Will Mayes que dans celle de Hawk si jamais il fait mettre Mc Lendon en rogne.
—— Nom de Dieu, nom de Dieu | murmuraït le second.
— Alors, tu crois que le nègre lui a vraiment fait ça ? dit le premier.
IT
Elle avait trente-huit ou trente-neuf ans. Elle habitait
avec sa mère infirme et une tante menue, jaune et affairée, dans une petite maison en bois où, chaque
matin, on la voyait apparaître sous la vérandah, coiffée :
d’un bonnet de dentelle. Elle s’installait dans le hamac, et s’y balançait jusqu’à midi. Après déjeuner, elle s’éten- dait un moment jusqu’à l'heure où la chaleur commen- çait à tomber. Alors, dans une des trois ou quatre robes de voile qu’elle se faisait faire chaque été, elle descendait en ville passer l’après-midi dans les magasins où, avec d’autres dames, elle pouvait tripoter les mar-
chandises et discuter les prix d’une voix sèche, directe :
sans la moindre intention d'acheter.
Elle appartenait à une famille aisée, non des meilleures de Jefferson, mais assez bien classée cependant, et elle avait encore une certaine beauté courante, une manière d'être et de s'habiller vive, légèrement hagarde. Dans sa jeunesse elle avait eu un corps souple et nerveux joint à une sorte d’entrain vigoureux qui lui avait permis, pendant un temps, de trôner au sommet de la vie mondaine, représentée par les fêtes d’école et de paroisse, alors qu'elle et ses contemporains étaient encore trop jeunes pour avoir pesait de classe.
Elle fut la dernière à s’apercevoir qu'elle D doi de du
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SEPTEMBRE ARDENT 55
terrain, que ceux parmi lesquels elle avait été une flamme un peu Plus brillante, un peu plus lumineuse, commençaient à savourer le plaisir du snobisme — côté hommes — et celui des représailles — côté femmes. C'est alors que son visage prit cette expression vive «et hagarde. Dans les réunions, sous les vérandas ombra- gées, sur les pelouses d'été, elle portait encore cet air-lÀ comme un masque ou un drapeau, avec, dans les yeux, cet air étonné de quelqu'un qui, furieusement, refuse de voir la vérité. Un jour, dans une soirée, elle entendit un jeune homme et deux jeunes filles, ses camarades d'école, qui causaient. Elle n’accepta plus jamais d’invi- tation.
Elle vit les jeunes filles avec lesquelles elle avait été élevée, se marier, avoir des foyers et des enfants, maïs aucun prétendant sérieux ne se présenta avant l’époque où, depuis longtemps déjà, les enfants des autres jeunes filles l’appelaient Tante Minnie, tandis que leurs mères leur disaient combien Tante Minnie avait été populaire dans sa jeunesse. C’est alors que la ville commença à la voir se promener en voiture, le dimanche après-midi, avec le caïissier de la banque. Veuf, frisant la quaran- taine, il avait le teint coloré et dégageait toujours une vague odeur de salon de coiffure ou de whisky. Il fut le premier à avoir une automobile dans la ville, une voiture rouge. C’est à Minnie que la ville, pour la pre-
mière fois, vit un chapeau et un voile d'auto. Et da
ville commença à dire : « Pauvre Minnie ». « Oh, elle est bien d'âge à savoir se débrouiller » disaient les autres. C’est alors qu’elle demanda aux enfants de ses anciennes camarades d'école de l’appeler cousine au lieu de tante. * I y avait maintenant douze ans qu'elle avait été reléguée dans l’adultère par l’opinion publique, et huit ans que le caissier était parti pour Memphis d'où il
_ revenait chaque année, à Noël, passer un jour dans un
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club de chasse, sur la rivière, où se donnait un dîner
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56 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
annuel de célibataires. Derrière leurs rideaux, les voisines regardaient passer les convives et, lors des visites traditionnelles du jour de Noël, on parlait de lui à Minnie, on lui disait qu’il avait l’air fort bien, qu’on avait entendu dire que ses affaires prospéraient en ville, et on surveillait avec des yeux vifs et secrets l'expression vive et hagarde de son visage. Générale- ment, ces jours-là, son haleine sentait le whisky. Elle se le procurait par l'entremise d’un jeune homme employé au comptoir des sodas chez le droguiste. — Bien sûr, la pauvre fille, c’est moi qui le lui achète. Elle a bien le droit de s'amuser un peu, je suppose.
Sa mère ne quittait plus la chambre ; la tante efflan- quée dirigeait la maison. Sur ce fond, les robes voyantes de Minnie, ses journées vides et oisives prenaient un air de furieuse irréalité. Le soir, elle sortait ; elle allait
au cinéma, mais toujours avec des femmes maintenant,
des voisines. Chaque après-midi elle mettait une de ses robes neuves et elle descendait en ville, seule. Ses jeunes « cousines » flânaient déjà, au soir tombant, avec leurs têtes délicates, soyeuses et fines, ne sachant que faire de leurs bras, conscientes de leurs hanches, enlacées, ou bien criant et ricanant en compagnie de jeunes garçons, au comptoir des sodas, tandis qu’elle passait, et s’éloignait le long des devantures aux portes desquelles les hommes, assis à ne rien faire, ne la suivaient même plus des yeux.
III
Le coiffeur remonta rapidement la rue où les lampes rares, encerclées d'insectes, suspendaient dans l'air sans vie leur reflet rigide et violent. Le jour était mort sous un linceul de poussière. Au-dessus du square sombre enseveli sous la poussière, le ciel était aussi
; ù
Ps.
SEPTEMBRE ARDENT 57
clair que l’intérieur d’une cloche de cuivre. Sous la ligne de l’orient on sentait la rumeur d’une lune deux fois pleine.
Il rattrapa Mc Lendon et les trois autres au moment où ils montaient dans une auto garée dans une impasse. Mc Lendon baissa sa grosse tête pour voir par-dessous la capote. — Alors, vous avez changé d’avis, hein ? dit-il, et vous avez bougrement bien fait. Bon Dieu, quand on saura demain, en ville, la façon dont vous avez parlé ce soir.
— Allons, allons, dit l’autre soldat, Hawkshaw est un brave type. Venez Hawk ; montez.
— Ce n'est pas Will Mayes qui l’a fait, mes amis, dit le coïffeur, en admettant que quelqu'un l'ait fait. Voyons, vous savez aussi bien que moi qu’il n’y a pas de ville où on ait de meilleurs nègres que chez noûs. Et vous savez comment les dames se figurent souvent un tas de choses au sujet des hommes, sans aucune raison et Miss Minnie en fin de compte...
=— Mais oui, mais oui, dit le soldat. Nous voulons simplement lui dire un mot, c’est tout.
— Lui dire un mot, j't’en fous, dit Butch, quand nous en aurons fini avec le...
— Oh, assez, pour l'amour de Dieu, dit le soldat, voulez-vous que toute la ville ?.…
— Vous pouvez le leur dire, nom de Dieu, dit Mc Len- don, vous pouvez dire à tous les salauds qui laisseront une blanche.
— Partons, partons, voilà l’autre auto...
La seconde voiture sortait en grinçant d’un nuage de poussière à l’entrée de l’impasse. Mc Lendon démarra et prit la tête. La poussière pesait sur la rue comme du brouillard. Les réverbères pendaient, auréolés, comme noyés d’eau. Ils sortirent de la ville.
Un sentier plein d’ornières tournait à angles droits. La poussière flottait au-dessus comme sur toute la
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campagne. La masse sombre de la glacière où le nègre Mayes était gardien de nuit se détacha sur le ciel. — Si on s’arrétait ici, vous ne croyez pas ? dit le soldat. Mc Lendon ne répondit pas. Il poussa sa voiture et s'arrêta brusquement, les phares en plein sur le mur blanc.
— Mes amis, écoutez, dit le coiffeur, s’il est ici, est-ce que ce n’est pas la preuve qu'il ne l’a pas fait ? Voyons, ce n’est pas vrai ? Si c'était lui il se serait enfui, Vousne voyez pas Ça ?
La seconde auto arriva et stoppa. Mc Lendon descendit et Butch sauta à terre à côté de lui. — Écoutez, mes amis, dit le coïffeur.
— Éteignez les phares, dit Mc Lendon.
L'étouffante obscurité s’engouffra. Pas d’autre bruit que celui de leurs poumons cherchant de l’air dans la poussière sèche où ils vivaient depuis deux mois ; puis ce fut le crissement décroissant des pieds de Mc Lendon et de Butch, et un instant après la voix de Mc Lendon.
— Will... Will... æ
À l'Est, la blême hémorragie de la lune augmentaït. Elle pesaït sur la crête des collines, argentant l’air et la poussière, si bien qu'ils avaient l’air de respirer, de vivre dans une vasque de plomb fondu.
Nul bruit, ni d'insecte, ni d’oîseau nocturne: rien que le souffle de leur respiration et un léger cliquetis de métal contracté, dans les autos. Où leurs corps se touchaient ils semblaient suer à sec, car ils n'étaient même plus en moïiteur. — Nom de Dieu, dit une voix, partons d'ici.
Mais ïs ne bougèrent que lorsque des bruits vagues commencèrent à sortir de l'obscurité en face d'eux. Alors ils descendirent et, angoissés, attendirent dans l'obscurité étouffante. Un nouveau son se fit entendre : un Coup, un souffle sibilant, et Mc Lendon qui jurait à mi-voix. Ils restèrent encore un moment immobiles
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SEPTEMBRE ARDENT 59
puis ils s’avancèrent en courant. Ils couraient en groupe, trébuchant comme s'ils fuyaient quelque chose.
— Tuez-le, tuez-le, le salaud, murmura une voix. Mc Lendon les fit reculer,
— Pas ici, dit-il. Mettez-le dans l'auto.
— Tuez-le, tuez-le, ce sale nègre, murmura la voix.
Ils tirèrent le nègre jusqu’à l’auto. Le coiffeur était resté près de la voiture. Il sentait la sueur couler sur lui et il savait qu'il allait avoir mal au cœur.
_ — Qu'est-ce qu’il y a, capitaine ? dit le nègre, j'ai rien fait. Pour l’amour de Dieu, Mr. John.
Quelqu'un sortit des menottes. Calmes, attentifs, se gênant les uns les autres, ils s’affairaient autour du nègre comme s’il eût été un poteau. Il se laissa mettre les menottes. Il ne cessait de regarder rapidement cha- cun des visages indistincts. — Qui est là, capitaine ? dit-il, se penchant pour scruter leurs visages, au point qu'ils sentirent son haleine mélée à des relents de sueur. Il prononça un ou deux noms. — Qu'est-ce que vous dites donc tous que j'ai fait, Mr. John ?
D'une secousse Mc Lendon ouvrit la portière de l'auto. — Monte ! dit-il.
Le nègre ne bougea pas. « Qu'est-ce que vous allez me faire, Mr. John ? J'ai rien fait. Hommes blancs, capi- taines, j'ai rien fait : je le jure devant Dieu ». Il appela un autre nom.
— Monte! dit Mc Lendon. Il frappa le nègre. Les autres, la respiration sèche et sifflante, le frappèrent au hasard ; ïil pirouetta, les insulta, brandit ses mains enchaînées devant leurs visages, déchira la bouche du coiffeur et le coiffeur le frappa à son tour. — Faites-le monter, dit Mc Lendon. Ils le poussèrent. Il cessa de résister, monta et s’assit tranquillement tandis que les autres reprenaient leurs places. Il était assis ‘entre le coiffeur et le soldat, rentrant ses membres pour ne pas les toucher, jetant sur chaque visage des coups
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d'œil rapides et continus. Butch s’accrocha au marche- | pied. L’auto se mit en marche. Le coiffeur se tampon- .
nait la bouche avec son mouchoir. — Qu'est-ce qu’il y a, Hawk ? dit le soldat. — Rien, dit le coiffeur. Ils regagnèrent la grand’route
et tournèrent le dos à la ville. La seconde voiture sortit
de la poussière. Ils avancèrent, augmentant de vitesse ; la dernière rangée de maisons disparut.
— Nom de Dieu, ce qu’il pue ! dit le soldat.
— On va y remédier, dit le commis-voyageur, assis
à côté de Mc Lendon. Sur le marchepied Butchljura dans .
le courant d’air chaud. Le coiffeur se pencha soudain et toucha le bras de Mc Lendon. — Laissez- -moi descendre, John, dit- il.
— Vous n’avez qu’à sauter, négrophile, dit Mc Lendon
sans tourner la tête. Il menait vite. Derrière, les lumières * sans source de l’autre voiture luisaient dans la poussière. | Bientôt Me Lendon tourna dans un chemin étroit. Hors | d'usage, il était creusé d’ornières. Il conduisait à des . fours à brique abandonnés, série de monticules rou- :
geâtres et de puits sans fond emplis de ronces et de
lianes. Pendant un temps, ce lieu avait servi de pâtu- : rage jusqu’au jour où le propriétaire perditiune de ses | mules. Bien qu’il eût soigneusement sondé les puits | avec un long bâton, il n'avait jamais pu même en.
toucher le fond.
— John ! dit le coiffeur.
— Vous n'avez qu'à sauter, dit Mc Lendon en pous- sant sa voiture dans les ornières. À côté du coiffeur le nègre parla :
— Mr. Henry,
Le coiffeur s’assit plus en avant. L'étroit tunnel de la route fila et disparut. Leur mouvement ressemblait à la bouffée d’air qui sort d’une chaudière éteinte : plus fraîche, mais complètement morte. L’auto bondissait d'une ornière à l’autre.
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SEPTEMBRE ARDENT 6x
— Mr. Henry, dit le nègre.
Le coiffeur se mit à secouer furieusement la portière. — Attention!» dit le soldat, mais le coiffeur, d’un coup de pied, avait déjà ouvert la portière et s'était élancé sur le marchepied. Le soldat se pencha par-dessus le nègre, les mains tendues vers Hawk, mais il avait déjà sauté. L’auto continua sans ralentir.
La vitesse précipita Hawk à travers les ronces pous- siéreuses jusque dans le fossé. Un nuage de poussière s’éleva autour de lui, et il resta étendu, haletant, secoué de nausées, parmi les craquements ténus et vicieux de tiges sans sève, jusqu’à ce que la seconde voiture fût passée et hors de vue. Alors, il se leva et s’éloigna, trat- nant la jambe. Arrivé sur la grand’route, il prit la direction de la ville en brossant de ses mains son vête- ment. La lune avait monté, elle glissait très haut, sortie enfin du nuage de poussière sous lequel, au bout d'un moment, la lueur de la ville apparut. Il allait toujours, clopin-clopant. Tout à coup il entendit les autos. La lumière des phares grandissait derrière lui. Il quitta la route et s’accroupit dans le fourré jusqu’à ce qu’elles fussent passées. La voiture de Mc Lendon roulait main- tenant la dernière. Elle était occupée par quatre per- sonnes et Butch n'était plus sur le marchepied.
Ils disparurent ; la poussière les avala ; la lueur et le bruit s’éteignirent. La poussière qu'ils avaient sou- levée flotta encore quelque temps, mais la poussière éternelle eut tôt fait de l’absorber. Le coiffeur se hissa
_ de nouveau sur la route, et reprit en boitant le chemin
de la ville.
IV
Ce samedi-là, comme elle s’habillait pour dîner, elle eut l'impression que toute sa chair brûlait de fièvre.
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Ses mains tremblaient parmi les crochets et les œillets, ses yeux avaient un éclat fiévreux et, sous le peigne, ses cheveux s’enroulaient secs, crépitants. Elle n'avait
pas fini de s'habiller quand ses amies vinrent la cher-
cher. Elles s’assirent pendant qu'elle enfilait ses dessous les plus légers, ses bas et sa robe de voile neuve. — Vous sentez-vous assez bien pour sortir ?» dirent-elles, les yeux brillants d’une lueur sombre. « Quand vous serez revenue de votre émotion, il faudra nous raconter ce qui est arrivé, ce qu'il a dit, ce qu'il a fait, enfin tout. »
Dans l'obscurité feuillue, tandis qu’elles descendaient vers le square, elle se mit à respirer longuement comme un plongeur qui s'apprête à plonger, jusqu’à ce qu'elle eût cessé de trembler. Toutes les quatre mar- chaïent lentement à cause de la chaleur torride et aussi par sollicitude pour elle. Mais en approchant du square elle recommença à trembler. Elle marchait, la tête haute, les mains crispées aux côtés, enveloppée de leurs voix chuchotantes sous l'éclat de leurs yeux qui égale- ment brillaient de fièvre.
Elles arrivèrent sur la place. Elle était au centre du groupe, frêle dans sa robe neuve, Elle tremblait davan- tage. Elle marchaït de plus en plus lentement, comme les enfants qui mangent une glace. La tête haute, les yeux brillants dans l'expression hagarde de son visage, elle passa devant l'hôtel où les voyageurs de commerce en bras de chemise, assis sur le trottoir, se retournèrent pour la regarder. « Tenez, la voilà, vous voyez ? Celle qui est en rose, au milieu. — Oh, c'est elle ? Qu'est-ce qu'on a fait du nègre ? Est-ce qu’on l’a... ? — Bien sûr, il a tout ce qu'il lui faut. — Tout ce qu’il lui faut, hein? — Parfaitement, il est parti pour un petit voyage. » - Puis ce fut/la*boutique du droguiste où même les jeunes gens qui flânaient sur la porte soulevèrent leur chapeau et suivirent des yeux, quand elle passa, le mouvement de ses hanches et de ses jambes. |
SEPTEMBRE ARDENT 63
Elles continuèrent devant les chapeaux soulevés des messieurs, les voix qui s’interrompaient brusquement, déférentes, protectrices. — Vous voyez, lui dirent ses amies. (Leurs voix résonnaient comme de longs soupirs: attardés où sifflait le triomphe). Il n’y a pas un ere sur la place. Pas un seul.»
Elles arrivèrent au cinéma. On aurait dit un pays enchanté en miniature avec son hall tout illuminé, ses lithographies en couleur où la vie était saisie dans ses mutations terribles et Superbes. Elle sentit un picote- ment à ses lèvres. Dans l’obscurité, quand le film aurait commencé elle se sentirait mieux. Elle pourrait réfréner son rire afin de ne pas le gaspiller si vite et si tôt. Aussi se hâta-t-elle, devant les têtes qui se tournaient, sous les murmures d’étonnement discret ; et elles occupèrent leurs places habituelles d’où elle pouvait voir l’allée dans la lueur argentée, et les jeunes gens et les jeunes filles qui s’y détachaient, entrant deux par deux.
Les lumières s’éteignirent. L'écran s’embua d’argent et, bientôt, la vie commença à se dérouler, superbe, passionnée et triste. Cependant jeunes gens et jeunes filles arrivaient encore, parfumés et chuchotants dans la demi-obscurité ; leurs dos accouplés se détachaient en silhouettes luisantes et fines; leurs corps nerveux; élancés, pleins de gaucherie, débordaïent de jeunesse divine. Plus loin, devant eux, le rêve d'argent s’accumu- lait, inévitable, infini. Elle commença à rire. En essayant de s'arrêter elle ne parvint qu’à faire plus de bruit. Des têtes commencèrent à se retourner. Elle riait toujours quand ses amies la firentilever et l'entraînèrent ; et elle resta plantée sur le trottoir, secouée d’un rire aigu, continu, jusqu'à l’arrivée du‘taxi où elles l’aidèrent à monter,
Elles enlevèrent le voile rose, les dessous légers et les
bas, et elles la mirent au lit. Elles cassèrent de la glace | pour lui mettre sur les tempes et elles envoyèrent cher-
: as
64 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
cher le docteur. On eut de la peine à le trouver, aussi, prirent-elles soin d’elle avec des exclamations étouffées,
renouvelant la glace, l’éventant. Tant que la glace était
fraîche et froïde elle ne riait pas. Couchée, tranquille pour un temps, elle se contentait de pousser quelques plaintes. Mais bientôt le rire reprenaït et sa voix s'éle- vait, stridente. — Chhhhh! Chhhhh! disaient-elles en changeant la glace, caressant sa chevelure, y cherchant des cheveux gris : Pauvre fille! Puis l’une à l’autre : — Croyez-vous qu'il se soit vraiment passé quelque chose ? et leurs: yeux brillaient d’une lueur sombre, secrets, et passionnés. — Chhhhh ! Pauvre fille | Pauvre Minnie |
V
Il était minuit quand Mc Lendon arrêta son auto devant sa Jolie maison neuve. Elle était fraîche et coquette comme une cage à oiseaux et presque aussi petite, toute propre sous sa couleur verte et blanche. Il ferma sa voiture, monta sur la véranda et entra. Sa femme se leva de la chaise où elle lisait, sous la lampe. Mc Lendon s'arrêta au milieu de la pièce et la regarda si fixement qu'elle baïssa les yeux.
— Regarde-moi l’heure qu’il est, dit-il, en levant le bras pour montrer la pendule. Elle était debout devant lui, tête basse, un magazine entre les mains. Elle avait la figure pâle, tirée, fatiguée. — Combien de fois t’ai-je dit de ne pas rester comme ça à guetter l’heure à laquelle je rentre ?
— John, dit-elle. Elle posa son magazine. Debout, il la fixait de ses yeux brûlants, la face ruisselante de sueur.
— Ne te l’ai-je pas dit ? Il s’approcha d'elle. Alors elle releva les yeux. Il la prit par l'épaule. Passive, elle le regardait :
SEPTEMBRE ARDENT 65
— Je t’en prie, John. Je ne pouvais pas dormir... La chaleur... quelque chose Je t'en prie, John. Tu me fais mal.
— Ne te l’ai-je pas dit ? Il la lâcha et, la frappant à demi, la rejeta sur la chaise. Affalée, elle le regarda tranquillement quitter la pièce.
Il traversa la maison en arrachant sa chemise, et arrivé sur la véranda obscure tendue de toiles métal- liques, il s'arrêta et s’épongea la tête et les épaules avec sa chemise qu'il jeta au loin. Il tira le revolver de sa poche et le posa sur la table près du lit ; puis il s’assit sur le lit, enleva ses souliers et, s’étant mis debout, il laissa glisser son pantalon. Il était de nouveau en sueur. Il se pencha, chercha furieusement sa chemise. Il finit par la trouver et, s'étant épongé le corps, il resta debout, haletant, le corps pressé contre le grillage pous- siéreux. Pas un mouvement, pas un bruit, pas même un insecte. On eût dit que le monde obscur gisait, abattu, entre la pâleur froide de la lune et l’insomnie des étoiles.
WILLIAM FAULKNER
{Traduit de l'anglais par MAURICE EDGAR COINDREAU)
UN IDÉALISTE DE PROVINCE
Les amis de Lamartine, et lui-même, ont plusieurs fois dépeint la vie à Saint-Point : au travail avant cinq heures du matin, äprès avoir allumé son feu de bois, il
couvrait des pages jusqu’à huit ou neuf heures, et le.
resté de la journée était donné à la famille, aux voisins, aux affaires, aux propriétés, à la politique, jusqu’à la
causerie dans le salon du soir et à la distribution des
bougies. C’est par cette réserve de ses matinées que Lamartine, le grand Homéride, pouvait mener avec une généreuse aisance la triple vie dé poète, du gentilhomme rural et du politique.
Gette même règle avait permis à l’Homéride Victor Bérard de conduire à bien son immense œuvre odysséenne, tout en employant sa journée à des tâches actives, qui furent longtemps son enseignement et le secrétariat de la Revue de Paris, puis son mandat de sénateur du Jura. On retrouvait en lui quelque chose de la mer- veilleuse vitalité de Lamartine, son abondance de paroles et sa fulguration d'idées, — une grande nature poétique qui avait été disciplinée par le travail, recouverte en partie par l’école, transformée comme une chute d’eau de montagne en valeurs techniques et précises.
Lamartine a introduit en France une politique des poètes et une poésie de la politique. Et le sel de la politique, ou son âme, ce sont ses poètes. Barrès et Maurras sont les poètes de la politique de droite. Et la gauche ? Elle en a, elle en cherche, elle n’en cher-
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cherait pas si elle n’en avait trouvé. Un jour que, dans une réception officielle, Mme de Noaiïlles passait au bras de M. Herriot, M. Painlevé, qui est mathématicien, mais fin, les désigna à ses voisins avec ces mots : « Deux poètes ! » Ce sera d’ailleurs une des gloires de Mme de Noaiïlles que d’avoir exprimé au xxe siècle, entre Jaurès'et Barrès, quelque chose de ce principe géné- reux de la poésie, de cette présence du courant lamartinien dans la vie politique française.
Je ne sais cependant si, depuis la mort de Barrès, il y avait dans le monde parlementaire une voix mieux accordée à ce cœur poétique de la politique que celle de Victor Bérard. On s’aperçut, la semaine de sa mort, qu'il y occupait certaine place lamartinienne. Il y a en tout cas un plafond dont le-décor n’a pas changé depuis Lamartine : le décor épique. Ces deux idéalistes
_ dé la politique, l’auteur de la Chute d'un Ange et le traducteur de l'Odyssée, voilà deux Homérides. On songe à l’autre Homéride, au politique du soleil, à Mistral. Et nos trois Homérides le Mâconnais, le Comtois, le Provençal, sont les délégués de leur terre, la portent à la semelle de leurs souliers.
* * *
Homéride comme Lamartine et Mistral, non pas seule- ment homériste comme nos philologues. Homéride parce qu’il avait abordé Homère dans un grand élan de critique créatrice, donc poétique. On demande souvent ce que c’est que la critique créatrice, En voici un exemple :
Bérard, qui s'était formé à l’École Normale, et qui mettait d’ailleurs l’École Normale très haut, disait fréquemment que deux de ses professeurs seuls avaient exercé sur lui une action durable : Brunetière et Vidal de la Blache. Brunetière lui avait donné le sens et le goût des constructions, des systèmes, aussi peut-être un
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dogmatisme qui se manifestait par un fréquent : « Ce n’est pas douteux ! » Mais mieux encore et plus profon-
dément, Vidal avait fait de lui un géographe, ce qui est
beaucoup plus rare. L'œuvre écrite de Bérard ne donne qu'une idée lointaine de son extraordinaire génie géo- graphique, des vues inépuisables qu’il répandait non seulement dans la politique extérieure, au temps de sa collaboration à la Revue de Paris, mais dans son ensei- gnement des deux Ecoles des Hautes Études, celle de la Sorbonne et celle de la Marine, et aussi et surtout dans sa conversation. La géographie dépassait infiniment pour Bérard ce qu’elle est pour un professeur ordinaire de géographie ; elle cherchait la raison de la Terre, la philosophie de la Terre, et d’abord de la Méditerranée, qui fut de bonne heure son mare nostrum. La géographie méditerranéenne telle que l’a comprise Bérard, c’est un
monde vivant, neuf, un appel à la découverte : ce que
sont la physiologie sociale et le cœur humain pour les
romanciers. Si on lui élève le monument qu’il mérite, je .
souhaiterais qu’il fût placé dans l’avenue de l’Obser- vatoire, sous les arbres de ce chemin qu'il suivait chaque jour pour aller au Sénat, entre la sphère de Carpeaux qui symbolise l’âme de la géographie et un Homère de marbre, tiré du sol grec.
Car tout le sillon intellectuel de Bérard fut amorcé, toute sa part d'Homéride lui fut attribuée, le jour où, il y a plus de quarante ans, étant membre de l’École d'Athènes ou peut-être encore normalien, il lui vint, sur un texte de Strabon, cette idée qu'Homère, ou plutôt l'auteur de l'Odyssée, avait été un géographe, le poète géographe. Au commencement de la littérature d'Occi- dent, il y avait eu cela même dont Bérard éprouvait en lui la fermentation, et qui allait devenir une des formes de sa vie intellectuelle : de l'imagination géographique, Homère, comme le dit Strabon, avait tenu en main des périples ou un périple de navigateurs phéniciens, et le
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Grec avait animé le sec rapport du marin sémite, en trans- formant les écueils en monstres, les volcans en cyclopes, les îles en nymphes, et le marchand de Sidon en l’Ulysse éternel. Ce que l'imagination géographique d'Homère avait fait pour le périple phénicien, l'imagination géo- graphique de Bérard, guidée par le sens des sites et la science des doublets, allait le faire pour l'Odyssée, mais en sens inverse, c'est-à-dire en retrouvant dans l'Odyssée le périple phénicien, puis en associant le périple et l'Odyssée en une Méditerranée éternelle : après la Médi- terranée antique, la vénitienne, la grecque ou l'anglaise, celle dont l'Odyssée reste le poème inchangé, soustrait à la durée non seulement par sa beauté, mais par la permanence de son cadre marin, la transparence et la sûreté de sa géographie. Il s’agit, bien entendu, de ce qui reste pour Bérard l’Homère supérieur, l'Odyssée » de première zone, soit les Erreurs d'Ulysse, la seule » partie des poèmes homériques écrite d’après un périple. Il ne s’agit pas de l’Zliade et du Massacre des Préten- dants. La perte de ces deux poèmes, perte qui aurait É borné le nom et le royaume d'Homère à une aire exclu- . sivement géographique, je soupçonne que Bérard ne . l’eût pas immodérément regrettée. - Bérard n'avait rien du tout de l’homme qui plaît à ; tout le monde, et ses travaux participèrent de ce carac- * tère de leur auteur. On le lui fit bien voir, non par des - réfutations en règle, qui manquèrent toujours, mais par _ certaine bienveillance ironique et distante qui marquait ” que des augures académiques n'approuvaient pas. On prétendit que les découvertes les plus récentes ruinaïient la thèse de Bérard, ce qui est exactement le contraire de la vérité, puisqu'elles témoignent de plus en plus de l’activité des échanges gréco-égypto-phéniciens, dans la Méditerranée orientale, et qu'elles ont prouvé l’anti- quité insoupçonnée de l'écriture alphabétique, deux > thèses cardinales des Phéniciens et l'Odyssée. Quand
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Bérard paraissait quelque part, il faisait ce qu'on pour- rait appeler l'entrée de la vie, avec une alacrité qui sem- blait provocante. Certains en étaient émerveillés, et d’abord, naturellement, le philosophe de la vie, Bergson, qui, pour l'amour moins du grec que de la vie, se fût fait porter à l’Académie afin de voter pour Bérard. Mais beaucoup d’autres, dérangés dans leurs habitudes, se renfrognaient, exhalaient leur mauvaise humeur contre la dangereuse imagination, et certain : « C’est du Bérard ! » devint un Tarte à la crème! qui dispensait d'examen, de discussion, de réfutation.
Par ces harmoniques géographiques et maritimes, Bérard avait cependant fourni au Poète une vibration, un rayon, qui animait en les traversant les épaisseurs accumulées de la Méditerranée éternelle, mêlait l'Odyssée à toute la vie de cette mer, faisait du Poète, rajeuni par la géographie comme Ulysse par l’ambroisie d’Athena, notre guide et notre ami. Et ce que Bérard entreprenait par la géographie moderne, pour le poème homérique, il entendait le faire aussi, par le théâtre moderne, pour les tableaux, le dialogue et le vers homérique. Homère à la double paternité, Homère père de la géographie et Homère père du théâtre, ces deux idées, familières aux anciens (Strabon n'avait pas inventé la première ni Aristote la seconde !) font la raison et le levain de l’œuvre homérique de Bérard.
L'Odyssée, qui par son fond est originairement un poème de géographie maritime, par sa forme est origi- nairement un poème dramatique, récité et destiné à être récité, non à être lu, récité par des diseurs en riche cos- tume, dans les fêtes publiques, et associé aux esprits de la déclamation par toutes ses fibres, qui-sont des cordes vocales. La critique allemande avait eu cette idée, mais Bérard, avec un entêtement et une solidité de monta- gnard, l’a poussée, contre vents et marées, préjugés et ironies, à toutes ses conséquences, lui a fait donner et
UN IDÉALISTE DE PROVINCE 7x tout son jus sous le pressoir et toute sa sève à l’alambic.
Si le poème avait été écrit pour être récité, toute traduction faite pour être lue intérieurement ou indivi- duellement devenait trahison. Bérard s’en rendit compte après avoir écrit, et même fait composer à l'imprimerie, une traduction de ce genre, celle dont on trouve des fragments dans la première édition des Phéniciens et l'Odyssée. La traduction devait, selon lui, pouvoir être lue ou déclamée devant un public assemblé. I1 la voulait une traduction dramatique, et non une traduction livresque. De là l'emploi du vers blanc, qui a été critiqué, qui étonne les oreilles délicates, qui a contre lui un préjugé légitime, et cela à bon droit tant que l’arbitre est le lecteur indi- viduel. Mais les objections tombent dès que le système de traduction ne relève plus que des nécessités de la déclamation à haute voix. L'expérience montre qu’au théâtre une traduction en vers de Sophocle, fût-elle de Jules Lacroix ou de Vacquerie, vaut encore mieux que la meïlleure traduction en prose. Le vers permet à Bérard de satisfaire l’oreille qui vient écouter un poète, de même que l’absence de rime permet une exactitude plus grande ; car ce n’est pas seulement la couleur qu’on doit admirer dans cette traduction, mais, comme le dit Paul Mazon, sa vertu ’d’exactitude, la symbiose du texte grec et de la version française.
Ici encore l’œuvre écrite de Bérard rend insuffisam- ment la phosphorescence d'idées, la poussée d’homérisme vivant, la création continuée qui suivait et pro- longeait dans sa parole sa traduction d’'Homère. La litté- rature parlée et la littérature écrite lui semblaient, tout le long des littératures, deux mondes différents et opposés, plutôt en lutte qu’en accord. Et en éternel combatif il prenait parti pour l’une contre l’autre. Il ÿ avait chez Bérard une pensée de derrière la tête, que tout de même
_ sa’culture normalienne et son humanisme lui défendaient
d’expliciter et de propager, maïs qu’il confiait dans l’in-
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timité. C'est que l’écrit pour l’écrit, l'écrit qui sort du rôle d’aide-mémoire, a empoisonné la littérature. L'Enéide est la grande épopée écrite, le chef de file de la littérature du livre, de la littérature pour les yeux. De là, chez Bérard, une antipathie contre Virgile, une guerre de revanche du Grec contre le Romain. L’anti-romanisme de cet helléniste venait de loin, allait loin. Il allait jusqu’à se demander si, de Sophocle à Victor Hugo, la poésie avait réellement vécu, si on n'avait pas été trompé par son. fantôme livresque, comme Menelas poursuivit à Troie un fantôme d'Hélène. Il avait imaginé d'attribuer à Ferrero, l’histoire pessimiste, cette idée que la déca- dence de Rome a commencé avec le meurtre de Remus par Romulus. Mais pour lui-même la décadence de la poésie semblait commencer au Massacre des Prétendants, qui, après les Erreurs d'Ulysse, lui paraissaient du Voltaire après du Racine. Tout cela, bien entendu, cum grano salis : tenez-le pour cette pointe de paradoxe, d'extrémisme et d'humour que Bérard aimait à mettre dans ses propos et qu'il se gardait, sauf de rares excep- tions, de hasarder dans ses livres. Mais la mort l’a pris alors qu'il avait encore bien des livres à écrire, qu’il s'était contenté de parler, et d’abord un livre sur le livre, soit une explication et une mesure de l'écart entre: l'Odyssée et le reste de la littérature.
% * *
Le vœu de fidélité à l'Odyssée, Bérard l'avait prononcé pendant son séjour à l'École d'Athènes, et particulière- ment pendant sa campagne de fouilles en Arcadie. L'étude géographique et toponymique de l’Arcadie lui avait révélé l'importance, en ce pays intérieur, des cultes. venus de la mer, et des peuples de la mer. De là sa thèse sur l'Origine des Cultes Arcadiens, vraie préface aux Phéniciens et l'Odyssée, premier manifeste, premier acte
SACS 2 :
UN IDÉALISTE DE PROVINCE 73
de cette chasse au doublet gréco-sémitique, qui allait lui permettre de retrouver ce que les lansonistes appelle- raient les sources d'Homère.
Mais dans le doublet gréco-sémitique, il ne s’agit pas seulement des sources d'Homère, il s’agit des courants permanents de la Méditerranée éternelle. Pareillement Bérard n’a pas seulement cherché dans ses trois ans d'École d'Athènes la Grèce et l'Orient des inscrip- tions et des ruines, mais la Grèce et l'Orient d’au- jourd’hui et de demain, sur qui sa pensée animatrice allait jeter inlassablement des lumières et des appels.
Bérard aimait et soutenait de toutes ses forces les corps auxquels il appartenait, École Normale, École d'Athènes, Sénat. Son esprit de corps valait son patrio- tisme jurassien. Cependant, en ce qui concerne l’École d'Athènes, il déplorait qu'une lignée de directeurs honnêtes, bons proviseurs, eussent découragé dans leur maison tout ce qui n'était pas fouilles et épi- graphie, surtout épigraphie ! On était précipité dans Athènes et dans l’épigraphie comme on était préci- pité, rue d’'Ulm, dans la grammaire. La direction d’un homme d'esprit comme Mgr Duchesne a suff pour que l’École de Rome donnât à la politique un Romier, un Serruys et un Massigli. On imagine ce qu'eût été pendant quelques années à l’École d'Athènes, pour l'expérience de la Grèce et de l'Orient, de leur économique et de leur politique, une direction Victor Bérard ! Entre les générations qui depuis bientôt un siècle sont sorties de l’École, deux hommes seuls ont apporté d'Athènes quelque chose de neuf et de vivant, à jeter dans la cir- culation du jour, de la politique, de la vie : ce sont About et Bérard. Car nous ne compterons par le pur lettré Gebhart, le terne Mézières, ni Gaston Deschamps. Et si on me dit qu'About n'était qu'un plaisantin, je ne m'échaufferai pas pour y contredire. Cependant cet
_ Athénien anticlérical équilibre et rappelle un peu, sur
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le registre parisien, la force montagnarde de Bérard. Notez d’ailleurs que Bérard avait gardé la température du XIXe Siècle, le journal d’About et de Sarcey, qu'on recevait et commentait chez son père, le pharmacien de Morez.
De l’École d'Athènes, Bérard rapporte d’abord le goût des choses de la mer, qui fera de lui le maître écouté de*plusieurs générations de marins aux Hautes Études Maritimes, — ce goût que retrouvaient chaque jour dans Tambroisie originelle et dans l’embrun homériaue Îles quatre heures matinales d’Odyssée. Mais il rapporte surtout le sens de cette question d'Orient qui est restée jusqu’en 1919 le nœud et l’école de la politique mon- diale. Il revint de Grèce avec deux valises : son bagage d'idées odysséennes et son bagage d'idées et de politique orientale, son Athèna au repos et son Athèna casquée.
Les questions d'Orient ont donné à Bérard, en poli- tique, cette aire limitée de spécialiste où il aïmaït se sentir tenu, et que l'Odyssée fournissaït à l’historien. Mais d'autre part les questions d'Orient, avec leurs ramifica- tions anglaises, russes, asiatiques et françaises, éclairaient et animaient pour lui tout l’ancien continent, comme l'Odyssée soulevait, des colonnes d’Hercule en Phénicie, toute la vie millénaire de la Méditerranée. De là ces livres, publiés d’abord dans la Revue de Paris, qui trai- tent aussi bien de l'Angleterre protectionniste, du pro- ._ blème russe et de la révolte de l’Asie que des affaires macédoniennes, arméniennes, grecques ou turques. Liés à une‘actualité, et d'avant-guerre encore, ils ont nécessai- rement vieilli. Ils méritent cependant d’être relus pour des pages de géographie d’une originalité et d’un éclat éblouissants. La géographie a eu dans la littérature de notre temps son technicien, Vidal de la Blache, même ses critiques, comme Henry Bidou, mais aussi et d’abord son dramaturge et son poète, qui.est Victor Bérard. Ce dra- maturge et ce’poète, connaissez-le par exemple dans de
UN IDÉALISTE DE PROVINCE 75
tableau extraordinaire de la géographie de l'Iran qui est la première partie des Révolutions de la Perse. Voyez- y ce que Bérard a construit sur ce thème : l’analogie des oasis sur les sables et des îles sur la mer, l’applica- tion de la géographie de la mer à la géographie du désert. C’est, dans la lumière et les hauteurs, la poésie même qu'a vulgarisée l'Aflantide.
On s’est étonné, même scandalisé, de ce qu’un spécia- liste de la politique étrangère ne fût pas un colonial, ait pris parti à diverses reprises contre la politique coloniale. Il ne faudrait cependant pas oublier que la politique coloniale à été imposée par des groupes économiques et financiers au pays, qui en voulait peu, imposée par une propagande habile et une presse « éclairée ». Les empires coloniaux, anglais, hollandais, allemands, pareïllement, sont d’ailleurs, à l’origine, l’œuvre de groupes d'hommes d’affaires. Il y a là des pentes et des nécessités du capi- talisme moderne. Nous les trouvons dans notre héritage et nous les acceptons comme le reste. Mais Bérard était un vieux radical, et il n’aimaït pas la politique d’affaires. Surtout il était hanté par cette idée que la guerre euro- péenne naîtrait des conquêtes et des rivalités coloniales. Déjà elles avaient failli nous amener la guerre avec l'Angleterre, à propos du Siam en 1893 et du Nil en 1898. En xort, Bérard vit nettement la guerre balkanique, puis européenne, au bout de la politique de conquête maro- caine, puisque cette conquête ouvrait l'ère du partage et de la liquidation de l'Islam. II n’avait de parti-pris ni contre la pénétration française au Maroc, ni contre le contrôle de l’Europe sur l'Islam, mais il savait que l’outre d'Eole était embarquée avec l'équipage à bord du vais- seau. Il connaissait les marins susceptibles de l'ouvrir et de jouer avec la rose des vents, celui-ci à Vienne, cet
. autre à Berlin, un troisième à Saint-Pétersbourg, sans
compter, bien entendu, ceux de Paris. De là sa politique dela Revue de Paris, la politique d’un contrôle prudent
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au Maroc et d’un accord Maroc-Bagdad avec l’Alle- magne. Très attaché à l'entente cordiale, comme Cle- menceau, ami et admirateur de l’Angleterre, Bérard entendait que les accords de 1904 en facilitassent d’autres, au lieu d’y contredire, ce qui est également l'attitude de Jaurès dans les discours et les articles que recueille le volume de ses œuvres, la Paix Menacée. Ulysse gour- manda en vain l’équipage. En 1911 la Revue de Pans, que dirigeait Lavisse, dut choisir entre Bérard et l’amitié d'Étienne, entre l’idéaliste radical de province et le chef des groupes coloniaux, M. René Pinon, au banquet de la Revue des Deux-Mondes, rappelait l’autre jour le mot habituel de Francis Charmes, l’ancien directeur de la Revue : «La politique ce sont les intérêts. » Le colonia- lisme est pour un directeur de revue le premier de ces intérêts. Bérard quitta la Revue de Paris. Il n’eut d’ail- leurs pas à le regretter : presque aussitôt les électeurs du Jura lui donnèrent une autre tribune, l’envoyèrent au Sénat.
Quand loutre d'Eole fut ouverte, il fut contre Posei- _ don déchaîné un des premiers à la manœuvre. Homme de l'Est et jacobin (il le disait nettement) il eût fait sous . la Convention un magnifique représentant en mission à la frontière. L’Eternelle Allemagne est le livre militaire d'une frontière à défendre. Mais à la frontière même il faut qu'Homère soit là, monte la garde. La mobilisa- tion d'Homère ce fut le livre sur Wolf, Un mensonge de la science allemande, dont le dessein un peu forcé s'explique par les nécessités de cette littérature spéciale. Mais depuis cette époque, Homère, et d’abord chez Bérard, a été rendu à la vie civile.
Bérard eut été le dernier à prononcer le mot qu’un Parisien malveillant en 1014 a prêté à un élu des Pyré- nées : « Défendez votre frontière, nous défendrons la nôtre! » L'Eternelle Allemagne défendait la frontière commune. Mais Bérard, paradoxalement Jurassien,
UN IDÉALISTE DE PROVINCE 77
militant du patriotisme local autant que du patriotisme français, mit après la guerre le principal de son activité politique à défendre sa frontière à lui, contre les voisins de cette frontière. Quand on sait ce qu’étaient pour lui le Jura et ses questions frontalières, on ne s'étonne pas que son œuvre la plus considérable après l'Odyssée reste son énorme rapport de deux mille pages in-quarto sur la question des zones genevoises. Ce travail il ne faut pas l’escamoter quand on parle de Bérard, mais le mettre en place et en lumière. Tel qu'il est, il nous représente, après tout, son œuvre jurassienne, comme l'Odyssée et les Phéniciens Son œuvre méditerranéenne. Poète de la géographie et des sites, il vécut du Jura et de la Méditerranée. Au Jura !
* * *
Une des dernières idées de Bérard, et qu'il aurait sans doute réalisée, c'était d’ériger — et d’inaugurer face à la Suisse — un buste de Pasteur sur la frontière française, entre les Rousses et Saint-Cergue, avec cette inscrip- tion : « Ici commence le pays de Pasteur ! » Je souhaite- rais qu’on réalisât le projet de Bérard, maïs que, sous le buste de Pasteur et sur les quatre faces du monument, on plaçât quatre médaillons de bronze, avec cette suite à l'inscription : « Et de Fourier, de Proudhon, de Cour- bet, de Bérard. » Les cinq noms formeraient une parfaite synthèse du génie franc-comtois.
Ce génie a pour marque une rudesse montagnarde, une originalité de source jaillie toute formée du calcaire comme la Loue, et ce que l’un des cinq, Fourier, appelle l'écart absolu. Tel est le trait qu’à travers leur culture Pasteur porte dans les Instituts, Bérard dans les écoles et au Sénat, mais que le « courtaud de boutique » Fou- rier, l’ouvrier Proudhon et le paysan Courbet présentent à l'état nature. Sainte-Beuve, dans son livre sur Prou- dhon, marque, comme explication de sa causticité dans
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la polémique, sa nature jurassique. Le Comtois est un homme carré, il a raison en long et en large, le : « Ce n’est pas douteux ! » de Bérard est un mot comtois. Et la devise historique du Comtois c’est : « Rends-toi, Comtois ! — Nenny, ma foi ! » Donnons d’ailleurs du jeu à une vue qui risquerait de paraître elle-même trop peu douteuse, et rappelons que le Comtois Jouffroy, l’homme des précautions passionnées, du doute, indéfini et d’un amiélisme larvé, se place à l’antipode de Proudhon, — trop à l’antipode pour n'être pas l'extrême d’une même nature. {
La nature combative de Bérard faisait partie de sa santé et de sa belle humeur. Non seulement Jurassien, mais Jurassien du haut, fier d’être de la montagne, il regardait avec un air de joyeux défi les deux plaines entre lesquelles se plissent les sept gradins de son département. Ce robuste Gargantua menait contre la duché de Bourgogne une guerre picrocholine, où l’ami qui écrit ces lignes était généralement l'adversaire. Je fus très content quand je trouvai dans la correspon- dance de Proudhon une lettre de jeunesse où Proudhon refuse de collaborer à la Revue des Deux Bourgognes sous ce prétexte : «La Duché y a le pas sur le Comté, et les Bourguignons n’y ont d’encens que pour eux-mêmes. » Je la montrai à Bérard : « Vous voyez que les Comtois. n'ontpas changé !» Il y a six ans, Bérard, qui n’avait pas encore écrit le Rapport sur les zones franches, parlait comme représentant du Jura, à la fête de la mi-été qui, à la Givrine, entre Saint-Cergue et les Rousses, fait fraterniser tous les ans Jurassiens, Vaudois et Genevois. Bérard fit un beau discours d'amitié, très applaudi, et cita des vers de quelqu'un qu'il appela « notre grand poète comtois ». C’étaient deux strophes de la Marseil- laise de la Paix. Victor Hugo est né à Besançon, mais il fallait exclure l’idée qu’un Bérard pût attribuer à Hugo des vers de la Marseillaise de la Paix, et je ne comprenais.
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pas. Je lui demandai : « Qu'est-ce que c’est que ces Strophes d’un prétendu poète comtois ? — Lamartine, parbleu ! Il est Comtois. Sa grand'mère était de Morez ! Allez donc dire que ce n’est pas le sang comtois qui l'a fait poète! — Mais ne ceroyez-vous pas que le Mâconnais ?...» Sur cette affaire de détournement de poète et d’impérialisme jurassien, la guerre picrocholine recommença, esbahissant un Genevois, qui dit : « C’est. étonnant | Je croyais qu’en France il n’y avait plus de provinces, depuis la Révolution. — Et vous n'avez rien vu !»
Je ne croyais pas si bien dire, puisque la guerre de l’auteur de Genève et les Traités contre l’autreïplaine, celle qui est à l'Est du Jura, allait commencer.
Je suis incompétent sur l'affaire des zones, qui est
x
soumise à une procédure d’arbitrage. Français moyen
._ je n'en connais pas plus le fond que le Suisse moyen,
et nous laissons nos procureurs plaider nos dossiers. Du point de vue qui nous occupe, l’intéressant est préci- sément de voir chez Bérard s'implanter puissamment, en terrain jurassien intégral, une grande et antique nature de procureur du roi de France.
Des Suisses m'ont dit souvent : « Mais l'affaire des
_zônes n’est pas une affaire comtoise ! C’est une affaire _ du Pays de Gex et de la Savoie. Alors que vient faire là
le patriotisme comtois de Bérard ? » C'est vrai! Mais outre que la Zône mord sur la chaîne du Jura, ïl faut dire que le pays de Bérard a une vieille affaire avéc le canton de Vaud, celle du Val des Dappes, et qu’il y a entre l’arrondissement de Saint-Claude.et le côté suisse, des histoires frontalières de bétail et de chasse, sur lesquelles il est douteux que C. F. Ramuz écrive une épopée en prose comme la Séparation des Races, mais qui nous autorisent au moins à rappeler que
‘Voltaire a immortalisé les difficultés de mur mitoyen _ entre Ferney et Genève.
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Je parlais tout à l’heure de Gargantua. Si le rapport de Bérard?sur la petite question des zones s’est étendu à ces proportions gigantesques, si le démon de Bérard : a pris, presque à son insu, ses coudées franches, c’est | qu'un génie de légiste de la frontière, de grand procureur, « s’est éveillé chez lui; conjointement avec ce génie d’ani- À mateur théâtral que l’auteur du Drame Epique a porté | dans son interprétation d'Homère. !
Ces énormes volumes sur les zones franches ne sont, ï comme le poète odysséen écrit, qu’un résidu de ce qui était fait pour être dit, et qu’il fallait écouter. Ils sont durs à lire, mais c'était une joie d'entendre Bérard en réciter les arguments, la littérature historique, les jouer, # comme le rhapsode récitait et jouait un chant d'Homère, * où les Genevois faisaient figure de prétendants injurieux, # et où le grand Comtois descendait de la Faucille, l'arc \ en main, sur la cité hostile de Calvin. On songe à la cam- pagne de Proudhon, le meilleur des hommes, contre les économistes, et l’on ne s'étonne plus que, pour s'être répandu en propos énergiques contre la Colonne, Courbet ait été fait responsable de sa chute. Bérard attachait une grande importance au remboursement de la dette d'Henri IV sous Louis XV, remboursement qui selon lui rendait caduques les stipulations de 1815. Il a écrit là- dessus des pages vivantes, mais il fallait l'entendre inter- préter en dialogue les négociations des ministres du roi avec les envoyés de Genève ! Son accent jurassien, aussi caractérisé que l'accent lorrain de Barrès, disparaissait pour faire place, dans la bouche de M. de Choiseul, à des discours irréfragables, condescendants et nuancés, dits d’une voix que le ministre de S. M. semblait tirer d’un talon rouge. Puis Bérard prenait l'accent genevois, qu'il imitait à merveille, et, à travers son jeu, les propos cauteleux, les ruses vite percées à jour des envoyés de la parvulissime République, sortaient tout vifs, eût-on dit, des rues basses de Genève. Il y a dans l'Odyssée
Rés S.
UN IDÉALISTE DE PROVINCE 8I
un épisode d'Hélène près du cheval de Troie, avec des changements de voix, qui paraissent singuliers et qui ne s’animent pour nous que si nous y voyons un pas- sage fait pour la récitation polyphonique du rhapsode.
À l’antihelvétisme du frontalier jurassien, à l’anti- colonialisme, antistephanisme et antiaffairisme du nor- malien idéaliste, il faut joindre l’anticléricalisme naturel à un arrondissementier de Saint-Claude. Il y a des pays
. où l’on peut tenir pour très primaire la distinction hugo-
lienne entre le temps d’avant et le temps d’après la Révo- lution, entre les ténèbres et la lumière, le monstre esclavage et l’ange liberté. Mais s’il existe une terre en France où cette distinction prenne figure de vérité, c’est le pays de Sainte-Claude, où une corporation de cha- noines avides et grossiers tint, jusqu’à la nuit du 4 août, malgré Voltaire, un pays tout entier dans le statut du servage. De là un peu l'accent de l’anticléricalisme jurassien chez Bérard. Mais d’ailleurs aussi! Charles Andler, dans sa Vie de Lucien Herr, rappelle quel rôle d’animateurs ont joué pendant la bataille dreyfusienne, au Quartier-Latin, Bérard et son ami Chamonard. L'affaire Dreyfus, plus que n'importe quoi, avait donné à Bérard sa conscience militante d’idéaliste de province. Le coté caséiste de la Société des Nations avait fait de lui un adversaire aussi de l’autre Genève, celle du Quai Wilson, et l’on sait quelles croupières il tailla dans les commissions du Luxembourg à la Coopéra- tion Intellectuelle.
Car il tenait une grande place et exerçait une vaste influence dans ce morceau traditionnel et vivant de province qu'est le Sénat. Bérard y incarnaïit avec flamme, originalité et invention le meilleur de la République, un mouvement, une liaison, un dialogue entre trois visages de la République que j'appellerai République des procureurs, République des professeurs, République des
_ idées.
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Il comprenait et admettait la première. Son tempé- rament n'était pas du tout celui d’un procureur cau- teleux, comme son compatriote Grévy, mais d’un procureur militant et botté du roi de France, un Guillaume de Nogaret, qui, faute d’aller à Aragni, se fût arrêté à Satigny. Cependant la spécialité de l’Uni- versité, de l’École: Normale, dont Bérard était au Sénat, aussi, le procureur, ne consiste pas à alimenter la République des procureurs. Elles ont leur République à elle, moins celle d'intérêts à procurer que d'idées à incarner et à répandre. Sa culture, sa vitalité, son accord profond avec des puissances autochtones, sa cohésion avec da terre, son intelligence des souffles et des courants, sa double nature d'esprit monta- gnard et d'esprit maritime, d'humaniste et de poli- tique, désignaient le sénateur du Jura comme le grand sapin du Rizoux dans la vieille futaie départemen- tale du spirituel républicain. Sans doute avait-elle rai- son, à la Givrine, sa galéjade sur le poète comtois ! Elle témoignait de ce qu’il y avait de jurassien, de forestier et de libre dans le génie de Lamartine, La Montagne de Bérard est bien la grand'mère homéride du poète qui a fait la République puissante et salubre.
ALBERT THIBAUDET
HYMÉNÉE
A mon filleul Alain.
CHAPITRE PREMIER
Après le repas, la mère s’endormit, la tête penchée sur la poitrine. Le pére, qui lisait son journal en fumant _ sa pipe, leva les yeux vers Maurice.
— Laissons-la, dit-il à mi-voix. Un petit somme lui fera du bien. Tu vas au bal ?
— Oui, père.
Devant l’armoire à glace, Maurice, impatient, nouaït sa cravate. Il avait eu beau se dire, au retour du stade, où, dans l'après-midi, il avait couru et gagné le cent mètres, qu’il rentrerait de bonne heure, il s'était, comme toujours, laissé entraîner par les copains. Il savait mal leur résister. Après le stade, il était de règle de s'arrêter à l’auberge du Beau Soleil, pour y boire du vin blanc — et chahuter un peu. Rentré en ville, on « faisait » la rue Saint-Guillaume, jusqu’à l’heure du dîner. Tout cela plaisait beaucoup à Maurice, d'habitude. Mais ce soir, il y avait bal sur les Promenades. Berthe avait promis de l’y retrouver. Il ne comprenait pas comment il avait pu, si bêtement, se mettre en retard.
— Prends la clé, dit le père. Tu rentreras de bonne heure ?
— Süûrement.
84 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
— Ta mère s'inquiéterait. Tu sais bien comment elle est, Maurice ?
— Sois tranquille.
— Alors bonsoir, mon garçon, et amuse-toi bien.
— Bonsoir, père.
Ils se serrèrent la main, et Maurice sortit sur la pointe des pieds.
M. Lacroix vint s’accouder à la fenêtre. Quelle jolie soirée ! Juste ce qu’il fallait de vent pour que la chaleur ne fût pas accablante. En bas, la rue était blanche de poussière entre ses boutiques fermées.
Il suivit son fils des yeux. Maurice marchaït hardi- ment, le canotier un peu penché sur l'oreille. M. Lacroix
admira ses belles épaules, son air gaillard. « Comme on
voit bien, se dit-il, qu'il sort à peine du régiment | Qu'il est dégagé ! »
M. Lacroix aurait eu plaisir à aller voir danser, si la.
promenade qu'il avait faite dans l’après-midi ne l’avait fatigué. Il n’était pas casanier. Tous les dimanches il allait à la campagne, et tant que les soirées se mainte- naient belles, il faisait un tour, avant de se coucher, pour se dégourdir les pieds. Parfois, sa femme l’accom-
|
pagnaïit. Elle se plaignait bien qu’il marchât trop vite |
pour elle, qu’un rien essoufflait, mais cahin-caha, ils faisaient leur petit tour de ville et, quand ils rentraient, M. Lacroix ne manquait jamais de dire :
— Eh bien, avais-je pas raison ?
— Mais oui, Pierre, répondait Mme Lacroix. Il me semble que je dormirai mieux à présent.
— Parbleu ! Ça vous tient en santé. Et crois-tu que je n’aie pas besoin d'exercice après mes huit heures de bureau ?
Quand elle était trop fatiguée, il partait seul. Il était rare que Maurice l’accompagnât dans ces courtes sorties du soir, et M. Lacroix ne le lui demandait jamais plus. C'était bon autrefois, quand Maurice était gamin. Alors,
HYMÉNÉE 85
dès le repas fini; M. Lacroix s'écriait : « Arrive ! » Et Maurice s’empressait. Mais aujourd’hui ! « La vie est trop courte, se dit M. Lacroix. Il me semble encore le voir quand il est venu avec sa mère me chercher après ma démobilisation à Rennes. On dirait que c'était hier. »
Il y avait de cela douze années, et M. Lacroix entrait dans la soixantaine. Vigoureux, à peine grisonnant, c'était un homme de belle prestance, épaissi par la vie de bureau, mais encore alerte. Son humeur était douce et aimante. S'il pensait à la vieillesse, c'était sans amer- tume. La mort viendrait, comme pour tout le monde, mais elle était loin encore, et il se fût dit heureux, si sa femme eût été moins souvent malade, moins triste, et si Maurice lui eût confié ses pensées.
Ils avaient eu ce fils après quinze ans de ménage, alors qu’ils n’espéraient plus. Ils s'étaient passionnément attachés à lui, « oui, jusqu’à en être bêtes » se dit-il en souriant. Que de soirées passées à parler de lui, quand il dormait dans son berceau, à faire des rêves d’avenir, à chercher sur son petit visage, des ressemblances ! Il avait les yeux noirs de sa mère, mais les cheveux châ- tains, longs et souples, étaient ceux de la tante Jeanne, la sœur de M. Lacroix. C’est en grandissant que Mau- rice s'était mis à ressembler à son père. Il avait de lui la carrure, la démarche, jusqu’à des façons de se tenir et de parler. Si le temps ne les avait tellement jaunies, on aurait pris les photographies du père, à vingt ans, pour celles du fils.
Comme tous les pères, M. Lacroix avait rêvé de se faire un ami de son fils. Mais le garçon, pourtant affec- tueux, semblait n'avoir rien à dire à son père. Il ne parlait que sports, voyages. Il méprisait son pays, « pauvre trou, sans ressources pour un jeune homme un peu actif ». Le seul nom de Paris l’enchantait. Il y avait bien passé une huitaine de jours en tout, à l'aller et au retour de ses permissions. Cela avait sufñ pour que
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Paris demeurât à ses yeux comme l'image même du bonheur. Mais quand il parlait de Paris, il prenait soin de ne rien dire du plaisir qu’il attendait à y vivre. Il savait qu'avec les vieux, parler de plaisir est un danger. Aussi, ne donnait-il comme raison à son désir de s’expa- trier, que le souci de se faire une vie plus libre et de gagner plus d’argent.
« Je ne dirais rien, pensait le père, qu'il fasse sa vie, mon temps est fini. Mais ne serait-il pas mieux ici avec nous ? Le voilà, comme moi, entré aux chemins de fer. Il n'aurait qu’à se laisser aller. Peu à peu il prendrait du grade. Il aurait une petite vie tranquille. Comme moi, il se marierait à sa porte. Nous serions tous heureux ensemble, et au moins la mère ne souffrirait pas. Mais la jeunesse n'entend pas raison. »
Il y avait encore quelques lueurs du côté de Brest. Une lumière grise, alourdie de poussière, enveloppait les toits d’ardoises comme une buée. M. Lacroix avait laissé mourir sa pipe. Les bras croisés sur la barre d'appui, il regardait ces choses qu'il avait connues toute sa vie. Il aurait pu nommer chaque maison, dire à qui elle appartenait, qui y logeait, situer la moindre ruelle, et indiquer le moyen de s’y rendre en prenant par le plus court. C'était son pays, sa ville. Il y était né et il savait qu’il y mourrait. La mort lui en paraissait moins dure, Il ne se demandait pas pourquoi il était si attaché à ces choses, maïs il n'aurait pas pu vivre ail- leurs. Et quand Maurice parlait de Paris, M. Lacroix se disait que le pauvre petit y serait si malheureux qu’il finirait bien un jour par rentrer au pays.
Sa femme s'était réveillée. Elle relevait la table. Il l'entendit aller et venir dans la pièce, poser une bassine
pleine d’eau sur le feu, pour la vaisselle. Il s’attarda encore un instant à la fenêtre. La nuit prenait la ville
tout entière... Des flons flons par-dessus Le toits arri- vaient jusqu’à lui.
HYMÉNÉE 87
CHAPITRE II
Maurice eût couru, s’il eût osé. Pour la première fois de sa vie, il portait de vrais escarpins de bal, fins, souples aux pieds comme des sandales de sport. Il ne s’entendait pas marcher : rien qu’un frôlement d'air vif. Son pas rebondissait sur les pierres nettes et encore chaudes du trottoir. Dans la rue Saint-Guillaume, la glace illuminée d’un magasin le tenta. Il voulut s’appro- cher, jeter encore un regard à sa toilette. Mais des bourgeois passaient en famille, le cigare aux lèvres. Ils se moqueraient de lui. Et Maurice ne s’arrêta qu’au fond de la rue des Promenades, à deux pas du bal. Caché dans la nuit d’un portail, il tira de sa poche une belle rose blanche, qu'il piqua dans la boutonnière de sa veste,
Il ne pouvait rien voir encore, sauf, dans le ciel, la lueur qu'y projetaient les illumimations, mais il enten- dait, mêlés aux sons délicieux de l'orchestre municipal, les glissades des danseurs sur le sable dur, les rires, le murmure voluptueux de la fête. Son cœur battait, comme certains soirs de « descente » dans les mauvais lieux de la rue de Gouët. Il s’approcha de l'enceinte, montra sa carte de faveur, et entra.
Lumières. Autour du kiosque de bois couronné de lampes qui faisaient étinceler les cuivres des instru- ments, les visières des casquettes, le bâton argenté du chef d'orchestre, s'’ouvrait un grand espace sablé, clos de tilleuls illuminés jusqu'au faîte” de lampions de toutes les couleurs et de tous les dessins : verts et cylindriques, rouges et gonflés comme des vessies, ou jaunes, en forme d'étoile. De place en place, de grosses lampes électriques dont l’éclat noircissait les feuillages.
88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
D'une main protégeant sa rose, Maurice entra dans la foule. Une danse finissait. Des filles, qui retournaient à leur banc, bras dessus, bras dessous, éclatèrent de rire en se montrant la rose. Mais ce soir, Maurice redou- ‘ tait moins le rire des filles que la rencontre des copains. Il aurait tant voulu leur cacher son secret ! « Où est- elle ? Je ne la vois pas. »
A l'écart, sous le papillon d’une lampe à acétylène, un limonadier avait dressé ses tréteaux. On s’y bous- culait. Les bouteilles de. bière, les sodas qu’on débou- chaiït, claquaïent. Il fallait se presser, boire debout. Les musiciens attaquaient une nouvelle danse.
Maurice fit un premier tour dans le bal. Le parfum de la rose, ranimé par l'air nocturne, l’enveloppait. Il penchait amoureusement la tête pour le mieux respirer,
et y retrouver son bonheur de la veille : le goût d’un |
premier baiser. Une femme l’aimait. Elle le lui avait dit en lui donnant cette rose. Elle était là, quelque part, venue pour lui. Elle avait promis qu’elle viendrait de bonne heure. Il ne la trouvait pas.
Elle viendrait. Il allait la rencontrer tout à l’heure.
Patience. Ce n’était pas une femme comme les autres,
qui promet et qui ne tient pas. C'était une jeune fille qui n'avait jamais eu d'aventures encore, et qu'il avait « conquise »… Elle serait là dans un instant. Quel
bonheur ! Tout cela s'était fait il ne savait pas lui- .
même comment.
Un dimanche, deux mois plus tôt, comme il se rendait au Stade, il avait aperçu dans un sentier de traverse, un homme assis sur un pliant, en train de peindre. C'était M. Garel, son vieil instituteur. « Où cours-tu si vite, mon garçon ? » avait demandé M. Garel. Maurice, touché de s'entendre tutoyer comme à douze ans, s'était approché. « Au Stade, M. Garel. — Oui, il paraît que tu fais un fameux coureur. Je suis allé quelquefois te voir -au Stade et je dois même avoir dans mes cartons des
e
HYMÉNÉE 89
croquis où tu te reconnaîtrais. Tu as raison. Il faut occuper sainement ses loisirs. Moi, en attendant la retraite, je fais un peu d’aquarelle, pendant que ma fille cueille des fleurs. »
Une jeune fille brune, grande, élancée, venait: vers eux à travers un champ, serrant sur sa poitrine une brassée de fleurs. Elle souriait. « Voilà ma fille, avait dit M. Garel. Te souviens-tu de Maurice Lacroix ? — Oh ! mais, s'était écrié la jeune fille, je pense bien. Tout le monde le connaît ! » Il avait rougi, balbutié quelques mots de politesse, et s'était hâté de prendre congé. Comme elle lui avait plu ! Le lendemain, il l'avait croisée dans la rue, et saluée, sans oser l’aborder. Ayant découvert qu’elle était dactylographe chez un grand marchand de confection, il s'était arrangé pour se trouver tous les soirs à la sortie des employés. Une fois, il avait osé lui demander des nouvelles de son père. Elle s'était laissée reconduire. Il était revenu le lendemain, puis tous les jours.
Un soir en la quittant, il lui avait baïisé la main avec une tendresse si insistante, qu’elle s'était brusquement dégagée et enfuie. Hier, elle avait détaché de son cor- sage cette belle rose blanche qu’il portait à la bouton- nière, et la lui avait donnée avec un baiser. Elle avait promis de venir au bal... Où était-elle ?
Neuf heures et demie. Des gens attendaient encore aux portes. Une poussière s'élevait au-dessus des dan- seurs. Il y eut une pause, une course vers la buvette, puis une nouvelle danse, une nouvelle pause, et encore une danse... Il ne la trouvait pas. Il avait beau aller, venir, contrarier ses pas, se glisser entre les danseurs qui le bousculaient, elle n’était nulle part. Et la foule augmentait toujours. Il s’obstinait, mais chaque instant qui passait lui enlevait un peu de son courage. À la manière dont les gens le regardaient, il pensa que son dépit se voyait et voulut prendre un air indifiérent.
90 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Mais il avait envie de pleurer. Elle ne venait pas, et l'heure passait. Il était maintenant dix heures. Bientôt, on ouvrirait toutes grandes les ‘portes du bal : entreraït qui voudrait, sans payer. Et la bataïlle de confettis commencerait. Alors, même si elle était venue, il n’y aurait plus le moindre espoir de la retrouver. C'était fini. Non seulement pour ce soir, mais pour toujours. Ce premier baiser, cet aveu, n’avaient été qu’une sur- prise. Elle s'était ressaisie, elle ne voulait plus de lui... « Pourquoi ? Qu'y a-t-il en moi que les femmes fuient toujours ? »
Il se trouva ridicule avec ses beaux escarpins, sa rose blanche, qu’il eût voulu jeter. Mais comment jeter une rose en plein bal ? Et partir, il n’y songeait pas. Le spectacle de la joie des autres lui était nécessaire : il y
puisait une certitude de plus en plus grande de son |
malheur, ù
11 s’assit sur un banc et alluma une cigarette, la première de la soirée. Il s'était retenu de fumer pour garder une haleine pure. Mais il n’était plus question de baisers.
Dans les trous des feuillages des étoiles apparais- saient. La fête battait son plein. Des lampions s’en- flammaient, brûlaient un instant sur leur tige de fer avant de se répandre en flammèches sur la foule.
Quel beau décor, pour être malheureux ! Tout se passait comme dans un film. Malgré la sincérité de son dépit, il se voyait, assis à l'écart, et délaissé comme le héros glorieux et méconnu d’un conte. Et il se résignait. Le bonheur de l'amour n'était pas encore pour lui. Plus tard — bientôt -— à Paris.
À vingt-deux ans, Maurice connaissait les déceptions de la gloire. À quoi lui avait-il servi jusqu’à présent d’être l’un des joueurs de foot-ball les plus connus du Stade, le coureur le plus « vite » de sa région ? Il était célèbre parmi la jeunesse de sa petite ville. Souvent,
HYMÉNÉE OL les journaux sportifs avaient raconté ses exploits, publié son portrait. Au Stade, il avait surpris plus d’un regard de femme qui l'avait fait rougir. Mais la gloire, en lui révélant qu'il pouvait être aimé, ne l'avait pas guéri de ses craintes, et il avait continué à redouter les rires des filles, et leurs moqueries. Seule, la présence des copains l’affermissait, et encore!
Il n’osait pas les imiter. Les copains répondaient aux rires des filles par d’autres rires, ils les abordaient, les poursuivaient. Souvent, elles devenaient leurs maîtresses. Maurice, devant les copains, affectait de mépriser les femmes. Certains soirs, s’il dansait au « guinche » du Pont de Souzin, il prenait des airs durs pour ses cava- lières. Il dansait d’ailleurs rarement. Le plus souvent il demeurait assis au fond de la grande salle vitrée, un bock devant lui. Et de temps en temps, il jetait avec
_ dédain sur la table de marbre, quelques gros sous pour qu'on remontât la « chignole ». Les copains pouvaient s’y tromper : les filles, non. Rien qu’au son de sa voix, elles devinaient ce qu’il s’appliquait tant à cacher. Elles voulaient bien le plaisir, mais l’amour leur faisait peur. Elles se disaient entre elles : « Il ne faut pas aller avec ce type-là. »
Ce n’était pas seulement les femmes qui le mettaient ainsi en quarantaine. À l'occasion, les copains qui pourtant l’admiraient, qui étaient fiers de sa gloire, savaient manœuvrer pour l’écarter d’une « virée » à la campagne. Il n’était pas dupe, et pour sauver son amour- propre, il feignait de rester volontairement chaste, parce que l’amour, disait-il, lui ferait perdre sa « forme ».
Il n'avait connu que des femmes de « maïsons » et par rencontre des « poules ». Mais les femmes qui lui
. auraient plu, pour lesquelles il aurait eu un « béguin » l'avaient toujours fui ou repoussé. Pourquoi ? Elles se donnaïent si facilement à d’autres qui ne le valaient
pas!
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02 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Une deuxième cigarette. Le bruit croissait autour de lui. 1l ne s'était pas aperçu qu’on avait ouvert les » portes, et que des marchands, poussant devant eux À des baladeuses chargées de confettis, s'étaient installés 1 près de la buvette. Onze heures...
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CHAPITRE III
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BRUT
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Berthe dansait aux bras d’Antoinette. Plus grande, elle conduisait son amie qui s’abandonnaiït : jeux volup- tueux.
De temps en temps, elle jetait alentour de vifs regards. Antoinette sourit malicieusement.
— Personne encore ?
— Oh mais, répondit Berthe, je ne le cherche pas! Penses-tu !
Elle savait qu'elle n’aurait pas besoin de le chercher. : « Comment, pensa Antoinette, voilà qu’elle ne veut … plus rien me dire ! »
C'était la première fois que Berthe essayait de : cacher quelque chose à son amie. Jusqu'à présent, les : deux jeunes filles avaient toujours tout su l’une de” l’autre : les fiançailles deux fois rompues d’Antoinette, : sa liaison actuelle avec un voyageur de commerce, le duel méchant que Berthe et sa sœur Élise s'étaient livré l’année dernière pour l’amour d’un beau lieutenant. Le beau lieutenant avait changé de garnison. Élise était | partie pour l'Angleterre. Ensuite rien. Et Soudain, | Maurice. |
Elles dansaient. Antoinette vexée, cachait de son mieux son déplaisir, « Pourquoi, se disait-elle, m'avoir | fait l’autre jour des confidences, si elle ne veut plus rien me dire ? » |
C'est que Berthe regrettait ces confidences, non pour ce qu’elle avait dit, mais pour ce qu’Antoinette lui |
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HYMÉNÉE 03
avait répondu. Berthe avait parlé d’un ton léger d’un « jeune homme très bien » qu'elle voyait depuis quelque temps, et qu'Antoinette devait connaître, au moins de réputation : Maurice Lacroix. « Oui, je le connais. Il est bien. — Tu trouves ? — Oui. — Qu'est-ce que tu ferais à ma place ? — Ça dépend ! Il t’a parlé ? — Non, il est timide. — Écoute, mon petit, avait dit Antoinette, j'ai été fiancée deux fois... Eh bien, veux-tu un conseil ? Si tu tiens à lui, trouve le moyen de te l’attacher. — Mais, Antoinette, avait répondu Berthe, nous n’en sommes pas là ! — Eh bien, quand vous en serez là, tâche de te souvenir de ce que je t’ai dit. Il n’y a qu'un moyen pour s'attacher un homme. Je n’ai pas besoin de te dire lequel. Surtout, ajouta-t-elle, s’il s’agit d’un homme timide. » Berthe s'était indignée. Quel conseil lui donnait-on ! Non, non, jamais. Mais depuis, l’idée avait fait un long chemin en elle.
Ce fut Antoinette qui la première aperçut Maurice. Il n'avait pas bougé de son banc. Il rêvait, la cigarette aux doigts. D'instinct, Antoinette s’arrangea pour que Berthe ne le vît pas, et manœuvrant adroitement à travers les groupes, elle contourna le banc et tout à COUP :
— Ouf}! dit-elle, asseyons-nous.
Et comme par mégardeelle heurta légèrement Maurice.
— Pardon, Mademoiselle. Oh!
Il ne trouvait pas un mot à dire. L'apparition de Berthe, si jolie, si différente dans sa robe claire et soyeuse de ce qu’elle était tous les jours moulée dans son tailleur bleu marine, la présence d’Antoinette qu'il n'avait jamais vue, le bonheur, revenu d’un coup en lui, avec la crainte de ne pouvoir en jouir, à cause de cette présence étrangère, tout cela le rendait gauche, muet.
— Que faites-vous là tout seul sur votre banc, dit Berthe ? |
94 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
— Mais...
Antoinette eut une petite moue d’ironie pour Mau- rice, mais ravie d’avoir rapproché les deux jeunes gens, de jouer un rôle dans ce « roman», elle se dit qu'il fallait les laisser seuls un instant, et elle s’écria :
— Attends-moi, Berthe. Ma mère est de l’autre côté, je crois. J'ai un mot à lui dire, Je reviens.
Elle s’éloigna en courant.
Berthe avait souri, en voyant la belle rose blanche à la boutonnière de Maurice.
— Où étiez-vous ? dit-il. Je vous aï cherchée, où étiez-vous ?
IT voulut lui prendre les mains.
— Non... pas ici, fit-elle. Où j'étais ? Mais dans le bal. Comment ? Je ne vous avais pas dit ? Mais je ne pouvais venir que très tard, Maurice. Nous avions des amis à la maison. Je ne suis arrivée ici que vers dix heures et demie.
Il Jui souriait, encore mal réveillé de sa tristesse.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
— Parce que je... Non, je ne peux pas dire cela ici, fit-il, en rougissant. Je... Est-ce que vos amis vous ont accompagnée ?
— Non...
— Alors, nous restons ensemble, n'est-ce pas ? Oui, venez, nous allons sortir du bal, nous promener un peu dans le jardin...
La crainte d’un refus faisait trembler la voix de Maurice. Qu’y avait-il de fuyant dans Berthe‘et qu'il ne parvenait pas à comprendre ? Quelque chose dans son sourire lui disait qu’il pouvait encore la perdre, qu’elle pouvait repartir, le laisser seul. Comme il voulait l’entraîner, elle résista.
— Et Antoinette ?
— Qui, Antoinette ? Votre amie ?
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HYMÉNÉE 95:
— Oui. que penserait-elle ? Non, non, je vous assure, Maurice, c’est impossible.
Une colère le prit. Vraiment, elle allait donc repartir Il seraït venu au bal avec un espoir fou, il l'aurait attendue toute la soirée, seul, sur un banc, tout cela pour une entrevue si courte, pour s'entendre dire qu'elle ne pouvait lui accorder même une promenade ? IT la regardait sans rien dire, parcourait son visage, son corps. Jamais il n’avait rien éprouvé de tel devant une: femme. Il était prêt à renoncer à tout, si elle voulait seulement lui donner tout de suite un baiser. Un seul ! Mais elle allait repartir. El aurait pu danser avec elle, et il craignait qu’elle le lui proposât. Comment, ici, enlacer ce corps ?... Non, non, il fallait qu’elle vint.
— Ne me regardez pas ainsi, dit-elle.
— Alors, venez...
— Écoutez, Maurice, soyez sage. Tout à l'heure, à la fin du bal, nous nous retrouverons, voulez-vous ? Vous me reconduirez. Où nous retrouverons-nous ? Vite, Antoinette revient.
Il n’eut que le temps de dire :
— Ici.
— Bien. Et maintenant, adieu.
Il s’éloigna vivement et d’une traite il courut jus-
qu'aux marchands de confettis en se répétant : « Après
le bal, après le bal, après le bal... » Combien de temps encore, avant que le bal finisse ?
_ Une heure et demie ? Cela n’avait pas d'importance.
Il n'était pas impatient puisqu'il était sûr de la retrou- ver ! « Après le bal! ».. Partout, c'était la poursuite et le jeu. Bousculé par
- des filles qui s’enfuyaient avec des rires aigus, le dos
courbé, le visage caché dans les mains, Maurice se
mélait à la cohue. Quel plaisir ! C'était le plus beau
moment de: la fête. Tout le monde riaït. El riait aussi.
Une grande blonde s’approcha de lui, et traîtreusement,
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‘ voulut'lui enfoncer dans la bouche une poignée de confettis. Elle le manqua. Il la poursuivit, la rattrapa, lui plongea la main dans le dos : sa chair était moite. La fille ne bougea plus. Un remous de la foule les jeta l’un contre l’autre. Il sentit, contre le sien, un corps à peine vêtu. C'était une grande fille blonde, les bras nus et blancs. Il lui saisit la taille, elle s’alourdit, avec un battement à peine sensible des paupières... Troublé, il saupoudra de confettis la belle chevelure blonde. Un nouveau remous les sépara...' Il la chercha des yeux : disparue...
La fête s’achevait. Il courut au rendez-vous. Berthe l’attendait, assise auprès d’Antoinette.
— Allons, dit-elle en se levant, aidez-nous à traverser cette foule...
Brutal, il leur ouvrit un chemin. Arrivés de l’autre côté des portes, Berthe s’écria :
— Et Antoinette ? |
Elle s'était « perdue ». Ils ne la cherchèrent pas. Enlacés, ils gagnèrent les allées désertes du jardin.
CHAPITRE IV
La vaisselle rentrée, les Lacroix s'étaient mis à jouer
aux dominos, comme il leur arrivait souvent le dimanche soir. Cela leur rappelait l’autrefois, les vieux, dont. c'était le passe-temps. Ils avaient joué jusque vers. onze heures, et s'étaient couchés. M. Lacroix s'était.
endormi tout de suite. Elle, non. Les siestes, pourtant |
brèves, lui volaient toujours le meilleur de ses nuits. Le bourdon de la cathédrale sonna la demie de onze.
heures que répéta l'horloge de la Mairie. Mme Lacroix
se dit que Maurice ne tarderait pas à rentrer, et finit |
par s'endormir à son tour, mais d’un sommeil chagrin. | Et quand elle se réveilla, elle croyait si bien qu'elle |
LME AT ? Le AT RUN
HYMÉNÉE 07 venait seulement de s’assoupir, qu’elle fut étonnée, en voyant que la montre, sur la table de nuit, marquait deux heures moins dix.
Doucement, elle se glissa hors du lit, s’approcha de la « chambre du gars » et colla son oreille contre la porte : il n'était pas rentré. Dans sa longue chemise de nuit, elle frissonna. « Mon Dieu, soupira-t-elle, cet enfant n'a pas de cœur! » Malgré la fraîcheur, elle s’approcha de la fenêtre et s’y pencha. Nuit noire. Rien que le chuchotement d’une brise de mer sur la ville.
M. Lacroix ronflait, la bouche ouverte, un bras pendant hors du lit. Elle toussota, et les ronflements cessèrent, mais le dormeur ne se réveilla pas. Résolue à ne pas quitter la fenêtre jusqu’à l’arrivée de Maurice, elle se jeta un manteau sur les épaules.
Elle connaissait ces longues attentes, ces craintes, que la nuit redoublait. Où était-il ? Dans quels mauvais lieux l’avait-on entraîné ? Il y avait beau temps que le bal était fini. Deux heures sonnèrent. Elle n’y tint plus, et appela : « Pierre ! » Mais il ne bougea pas...
Elle tendait l'oreille : rien d’autre que le bruit du vent...
…Des pas résonnèrent. Elle se pencha, Ce n'était pas lui! Les pas se rapprochaïent, grandissaient dans la nuit. Quelqu'un allait s’arrêter, sonner, lui annoncer un malheur. Une ombre passa sous la fenêtre en chan- tonnant.. Elle écouta décroître les pas, et il lui sembla qu’au lieu de s’affaiblir, leur bruit s’amplifiait. « Il revient. Il s’est trompé. Il vient ici. »
Elle se pencha hardiment : c’étaient les pas de Mau- rice, non plus silencieux comme tout à l'heure, mais au contraire, joyeux, clairs et claquant dans la nuit. Leur bruit s'était mêlé au bruit des autres. Elle les reconnaissait. Enfin ! Heureuse, transie, elle ferma vite la fenêtre, éteignit la lumière, et se recoucha. Mme La-
7
98 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
croix avait beau considérer son fils comme un enfant, elle savait que le temps était passé de lui laisser voir ses craintes, et de lui faire des remontrances.
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CHAPITRE V
Partout, dans la rue, à l'entraînement, à son travail, avec les copains, au « Bar des Sports », Maurice n'avait plus qu’une pensée : « J’ai une maîtresse ».
Il se répétait ces mots, en souriant malgré lui de bonheur. Désormais, il était l’égal de tous : un homme. Cette crainte de n'être jamais aimé qui avait gâté les plus belles heures de son adolescence, ïl en était délivré. À la pensée que Berthe l’attendrait tout à l'heure, une hardiesse délicieuse lui enfla le cœur, Que c’est donc bon d’être heureux !
Il ne voyait rien au-delà de son bonheur présent. Parfois, il pensait encore à Paris, maïs comme on pense à un projet vague, auquel il sera facile de renon- cer. « Paris, se disait-il, rien ne presse. Attendons le printemps. »
Juillet finissait à peine. C'était l’époque des bai- gneurs. Ils arrivaient en foule, peuplant la ville d’une jeunesse en robes légères, en vestes de couleurs, en sandales blanches, sans chapeaux.
Que de fois, les années dernières, il s'était arrêté à regarder certaines de ces belles filles aux bras et aux jambes nues, à la peau brûlée ! Avec quel désir ne les avait-il pas suivies des yeux, et quelle jalousie, si elles étaient accompagnées de ces jeunes hommes élégants dont les propos les faisaient rire aux éclats ! Ces rires heureux, l’aisance dédaigneuse de ces filles, sûres d'être admirées et enviées, lui avaient fait, bien souvent, baisser les yeux. C'est qu'il ne rêvait pas de plus grand
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HYMÉNÉE 99 bonheur que celui d’être leur amant, ni de plus grande honte que celle de montrer son dépit. Quelle insolence dans leur allure ! Comment ces belles femmes osaient- elles paraître dans les rues, rire, marcher, parler comme les autres ? Elles ne savaient donc pas les désirs que leur vue faisait naître, elles ne voyaient donc pas comment les hommes se retournaient à leur passage ? Et leurs maris, leurs amants permettaient cela ? Il est vrai que jamais elles ne semblaient rien surprendre de tous ces regards, et que Maurice était seul à rougir. « J'aurai mon tour, s’était-il juré maintes fois. Je veux être heureux... »
Son tour était venu. Il était l'amant d’une belle fille. L'amant ! Quel beau mot ! « Je suis son amant, j'ai une maîtresse. »
Depuis qu’il était sûr d’être aimé, il ne se demandait plus : « Est-ce que je l’aime ? » Elle lui plaisait, La bonne santé, l'ivresse du succès, le bonheur des sens, lui donnaient l'illusion de la plénitude du cœur. C'était la première fois qu’une femme lui parlait d'amour.
Autrefois, il pensait : « Quand j'aurai une maîtresse, je serai tout à elle. Les autres femmes n'’existeront plus. » Le lendemain du bal, il avait croisé dans la rue la grande fille blonde, tenue un instant contre lui pendant la bataille de confettis. Ils s'étaient reconnus, ils avaient souri ensemble. Et le sourire de la grande fille blonde disait : « Quand vous voudrez ». « Est-ce cela, tromper ? Comme ce serait agréable aussi | Mais je n'ai rien promis, je ne suis pas lié. »
Six heures. Il se hâta de ranger ses papiers, et courut au vestiaire. Une glace était appliquée au mur. Il s’y regarda longuement. Il se pinça les joues et se dit : « Ces joues sont aïmées, cette chair est de la chair aimée. »
Ils devaient se retrouver en dehors de la ville. « Je sais bien, lui avait-elle dit, que tout finira par se décou-
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vrir, et cela m'est égal puisque je t'aime, mais que ce soit le plus tard possible. »
A la pensée qu’on pouvait les « cafarder », Maurice entrait en fureur. Qui avait le droit de leur demander des comptes ? Ils étaient libres. Ils s'aimaient. L'amour était une merveilleuse excuse à tout. Mais se cacher lui plaisait aussi. Il avait beau être vaniteux de sa maîtresse, vaniteux, surtout, d’être un amant, l’amour est un secret, et la douceur du secret l'emportait sur les joies de l’orgueil. Ils s'étaient rencontrés, une fois, dans les rues, et ils avaient feint de ne pas se connaître : cela encore était un plaisir...
Maurice s'était mis en route. Il comptait ses pas, comme à l'entraînement, surveillait sa foulée toujours égale, accordait le rythme de ses poumons à celui de sa marche. En le quittant, le soir du bal, Berthe lui avait dit : « Tu me trouveras jeudi sur la route du Cimetière Neuf. Je monterai la rue Fardel, je traver- serai la Corderie ». Il avait fait son compte : en prenant par la Croix Mathias et le Boulevard Laennec, il en avait pour un quart d’heure. Il sortit son chronomètre, prit son temps. « Je suis en forme », se dit-il...
….Berthe marchait doucement sur le côté de la route. Il s'élança comme pour un « sprint » et lui prit la taille. Mais elle évita son baiser. Il crut à un jeu, voulut l’'embrasser de force : elle le repoussa en disant : « Je ne veux plus. »
CHAPITRE VI
Elle baissait les yeux. Il ne découvrait de son visage que la pointe du menton, qui tremblait.
— Pourquoi ? Que s'est-il passé ? bégaya-t-il.
— Je ne veux plus.
— Est-ce que tes parents...
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HYMÉNÉE TOI
Leurs regards se croisèrent, et Maurice crut deviner dans celui de Berthe comme un sourire moqueur.
— Mais non, voyons ! Viens, je te dirai.
Ils entrèrent dans un chemin creux qui menait à un bosquet de hêtres, où croupissait une mare. Il avait pensé qu'ils s’arrêteraient dans ce bosquet toujours solitaire, et qu’il aimait. L'image de ce bosquet était associée, dans son esprit, aux désirs de l’amour. Il le trouvait poétique, surtout à l’automne, avec ses feuilles mortes, si épaisses sous les pieds, ses nénuphars et. ses iris sur la mare verte. On était encore loin de l’au- tomne. Les grands hêtres étaient en pleine sève. Mais ils franchirent le bosquet sans un regard pour les beaux feuillages clairs au-dessus de leurs têtes, ou pour les inscriptions amoureuses qui rayaient les troncs des hêtres. Sans une parole. Pourtant, comme il eût fait bon s'arrêter là ! Le bosquet était frais, plein d'ombre, silencieux. À travers les feuillages, on apercevait un château avec ses fenêtres fermées. Il n’osa rien dire, et elle l’entraîna plus loin, vers les champs, au-delà de la ligne du chemin de fer. Tout était fini, il le sentait bien, et Berthe n’était venue que pour lui dire cela. Quelle folie, que d’avoir pu croire au bonheur ! Jamais, jamais une femme ne l’aimerait. Pourquoi ? Il avait cru que Berthe n’était pas comme les’autres et il s'était trompé. Elle s'était donnée, mais à présent, elle le repoussait. Il vit qu’elle pleurait, comprit qu’elle regret- tait de s'être donnée à lui, et le chagrin de Berthe lui fit éprouver à la fois du remords et de l’orgueil. Tendrement, il la serra contre lui, en disant :
— Berthe ? ÿ
— Tu n'aurais pas dû, fit-elle. Il fallait me repousser. Tu voyais bien que j'étais folle.
Il s'attendait à ces paroles. Oui, c'était fini, et par sa faute à lui. Tout le bonheur qu'il avait eu, depuis le bal, à se dire qu'il avait été son maître, qu’il l'avait
102 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
prise, se tourna en regrets, et bientôt en honte, Il l'avait pour ainsi dire forcée. Elle ne voulait pas. Elle n'avait cédé que par lassitude, et en pleurant. I1 chercha les yeux de Berthe qui se dérobèrent :
— Tu regrettes ?
Tout bas, mordillant son mouchoir, elle avoua :
— Oui.
Ils avançaient, à travers champs, d’un pas rapide, comme s'ils eussent été pressés d’atteindre un but.
.— C'était si bien avant, reprit Berthe. Nous étions purs ! Pourquoi, pourquoi faut-il. Tu n’aurais pas dû...
II ne sut que répondre. Quels mots inventer, pour dissiper ce chagrin, ce remords ? Il était coupable. Repensant à la façon dont il s'était regardé dans la glace tout à l'heure, en se pinçant les joues, il se trouva. grotesque. Purs ! Il n'avait pas pensé à cela, depuis. Ni même avant. Il fallait que cette chose ait eu lieu, pour qu’il comprit combien il était mauvais. « Je suis un égoïste, se dit-il, et un salaud. Je n’ai pensé qu’à moi. Pas un instant, l’idée ne m'est venue qu’elle pou- vait souffrir. Et pendant ce temps, elle, elle n’a pas cessé d’avoir des remords. »
— Maurice, dis, tu ne m'en veux pas ?
— De quoi ?
— De t'avoir cédé ?
Malgré toute sa honte, son cœur bondit joyeusement. C'était ça, l'amour, cette voix craintive, implorante, ce regard baissé, ce corps docile, à son bras. Il voulut répondre : elle ne lui en laissa pas le temps.
Vive, Berthe expliqua qu’elle était venue au rendez- vous d’abord pour lui demander pardon à genoux, puis, pour le supplier de ne plus chercher jamais à la revoir. ê
Il voulut l'interrompre, elle poursuivit, disant qu’elle était coupable, qu’elle « avait péché devant Dieu et devant les hommes ». Il Jui fallait se purifier, racheter
, FRES “'Aeté RS ÈRAEr
HYMÉNÉE 103 Sa faute par un grand sacrifice. Il n'en était pas de plus grand que celui de renoncer à Maurice. Il pouvait être certain qu'elle l’aimait et qu'elle l’aimerait tou- jours, mais il fallait qu’il lui obéisse, qu’il ne cherche plus jamais à la revoir.
— C'est notre dernier rendez-vous, acheva-t-elle.
Il voulut mettre toute sa fierté à recevoir ce coup sans broncher. Se défendre ? Persuader ? 11 n’en était pas capable. L'emploi de la ruse ou de la force étaient à ses yeux choses indignes de l’amour. Mais renoncer ! Toujours il avait renoncé, et elle était si jolie! Et s’il renonçait à celle-ci, c'était fini à jamais. « Elle ne m'aime pas, » se dit-il. Cette pensée souleva en lui des images de brutalité. Elle voulait le fuir, se reprendre? Elle parlait de pureté ? Ah ! s’il avait seulement osé.
Ils étaient seuls, en’ pleins champs. Aussi loïn qu'il pouvait regarder, pas une maison, pas une ferme : rien que des clochers de villages à l'horizon. Le silence du soir.
Qu’eût fait un autre à sa place, n'importe lequel des copains ? Un autre eût renversé Berthe derrière une haie, et l’eût possédée de force. Elle était à lui. I1 l’aimait. Et il avait trop longtemps attendu ce bonheur, pour y renoncer aussi lâchement. Un instant, il se complut à ces pensées violentes, comme certains lâches à imaginer des actions héroïques où ils jouent un rôle éclatant. Il la battait. Il la violaït. Elle se trat-_ nait à ses pieds en jurant qu’elle serait sa maîtresse tant qu’il voudrait. « Je ne suis qu’un salaud, se dit-il, avec dégoût. Quant à elle... elle me regrettera. »
— Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir comment je t'aime, Berthe, ou tu ne parlerais pas de renoncer.
Elle devina son orgueilleuse pensée. Mais tous étaient ainsi. Ils prétendaient tous que leur amour valait mieux que celui des autres. Ils je gr tous : « Due chance, pour elle, que ce soit moi.
MATE OL OR RATER UN ETS E mes SR ATEN FEES
Berthe admira la naïveté de Maurice. Il croyait donc que pour se faire aimer, il suffit de montrer que l’on aime ? Ah! si Maurice ne lui avait tant plu, avec quelle joie lui eût-elle fait payer sa bêtise !
Le cœur serré, Maurice « ’aperçut qu'ils s'étaient rapprochés de la ville. Dans quelques instants, il fau-
drait se quitter.
— Arrêtons-nous, Berthe. Et... et écoute-moi.… Asseyons-nous. Nous serons. comme avant. Je te jure que jamais, jamais...
Elle poussa un cri de joie en se jetant dans ses bras.
— Mon cher petit !
— Nous nous reverrons donc !
= — Non! Non! Il ne faut pas. Ce serait mal de notre part à tous les deux. Nous serions tentés, dit-elle. Et moi... et moi, j'ai trop souffert déjà... Comme tu as dû me mépriser !
— Berthe !
— Tu le jures ? Tu n'as rien cru de mal ? Tu n'as pas cru...
— Jesais bien, lui dit-il, que tu n’as jamais été qu’à moi.
Quel tendre regard ce lui jeta ! Mais aussitôt, elle baissa la tête.
— Dis que tu reviendras, Berthe ?
— Il ne faut pas.
— Dis oui. Promets.….
Is arrivaient en ville. Et il fallait se séparer.
— Promets, Berthe. Je te jure...
— Adieu, dit-elle. Je réfléchirai.
CHAPITRE VII
Ils se revirent, et bientôt tous les jours : petit frère,
s’imposaient fût si facile.
104 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
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petite sœur. Ils s’étonnaient que le sacrifice qu'ils
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HYMÉNÉE 105
À chaque fois, le lieu de leur rendez-vous changeait. Tantôt ils se retrouvaient dans la vallée de Gouédic, tantôt sur la route de Brest. Un jour Berthe lui dit :
— Dieu est bon.
— Tu crois donc en Dieu ?
— Je crois à un Etre suprême.
Il avait trouvé cela drôle. Il ne pensait jamais à Dieu.
Les soirs où il ne la voyait pas, il retournait au Bar des Sports, et faisait une partie de billard avec les copains.
— On ne te voit plus ! lui disaient-ils.
Il souriait d’un air entendu.
— T'es encagé ? ”
— T'occupe donc pas, répondait Maurice en affec- tant le grasseyement canaïlle qui était de mode entre eux.
— On ira aux noces!
Il haussait les épaules. Les noces ! Mais il finissait toujours par couper court aux plaisanteries, en deman- dant :
— Alors, on joue, ou on joue pas ?
Et tandis que M. Leveder, le tenancier, lui appor- tait un porto sec, la partie reprenait, dans la fumée des cigarettes et des pipes.
Il restait quelquefois très tard au jeu. Mais il lui arrivait aussi de quitter la partie d’un coup, malgré les protestations des autres. Il cédait sa place, allait s'asseoir seul à une table, demeurait là, à regarder. Il aimait ce lieu. Le bar « faisait » grande ville. Maurice anticipait sur les plaisirs de Paris. Puis il sortait, remontait la rue Saint Guillaume, avec l'espoir que peut-être un hasard lui ferait apercevoir Berthe. Mais ses yeux ne rencontraient que les regards provocants des filles, qui le faisaient sourire de dédain, et parfois lui arrachaient un mot de grossière moquerie.
106 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Le moindre de ses gestes trahissait un profond chan- gement en lui. Rien qu’à la façon dont il ouvrait une porte, ou dont il gravissait un escalier quatre à quatre, sa joie éclatait. N'importe où, il riait. Même le soir en se couchant. Il se couvrait la bouche de ses draps pour que, de la pièce voisine, ses parents ne l’enten- dissent pas. Il exultait et se répétait en s’endormant : « Je me fous de tout, de tout, de tout... »
Leur bonheur était si nouveau qu'il leur fallait sans cesse en recommencer l’histoire. Ils s’émerveillaient d’avoir pu vivre si longtemps sans se connaître et sans s'aimer. Afin de s'aimer mieux, ils voulurent tout savoir l’un de l’autre. Berthe la première, proposa de « raconter sa vie ». à
À seize ans, elle avait obtenu son brevet simple, dans des conditions excellentes, qui la montraient capable de continuer ses études. Mais elle avait refusé d'entrer à l’École Normale. Elle n'avait pas voulu être enfermée, devenir une institutrice comme sa mère. Ni la persuasion, ni la menace ne l'avaient fléchie. Devant tant d’obstination, Mme Garel avait cédé, mais à la condition que Berthe préparerait l’examen des Postes. Berthe avait encore refusé. Elle voulait être dactylographe, entrer dans une maison de commerce, voir du monde, se mêler à la vie. De guerre lasse, on
lui avait trouvé une place chez un marchand de confec-
tion. Elle y était depuis cinq ans. Sa sœur Élise, plus jeune qu’elle de deux années, s'était laissée fourrer au collège, et, maintenant, elle préparait une licence
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d'anglais et séjournait près de Londres. Son frère !
Gustave, l’aîné de la famille, achevait son droit à Paris. C'était tout. — Pas grand'chose, n'est-ce pas ? Mais toi, Maurice ? Il avait raconté son enfance, parlé de la tristesse des années de guerre, quand le père était au front, et du grand bonheur de son retour. Ses parents étaient
HYMÉNÉE 107
bons, simples. Il les aimait. Ils avaient voulu le faire instruire, mais ils n'étaient pas bien riches. Pourtant Maurice avait passé deux années à l’École Supérieure de Guingamp, après avoir quitté la classe de M. Garel. Sorti de là, son père l'avait fait entrer aux Chemins de fer, dans les Bureaux. Il y était resté jusqu’au mo- ment de partir soldat, et, libéré, il y était revenu. C'était tout.
— Tout ?
— Oui. Pas grand’chose, non plus, n'est-ce pas, Berthe ?
Mais ce n’était là que le gros de la vie, c'est-à-dire rien. Ils avaient bien d’autres choses à se dire, mais c'était plus compliqué. Se souvenait-il de la fête des écoles le 14 juillet, quatre ans plus tôt ? Oui ? Il y était ? Elle y était aussi! Une actrice de Paris avait chanté quelque chose de si beau, que Berthe en avait pleuré. Elle ne savait plus quel était ce chant, mais en revanche, elle savait que jamais de sa vie, elle n’avait été aussi heureuse que ce jour-là.
C'était l’époque où, en cachette, elle lisait Les Nuits. Encore aujourd’hui, elle aurait pu en réciter de longs passages. « Mais moi aussi, dit Maurice, je lisais Les Nuits. Et des romans! De Loti surtout : Matelot, Mon frère Yves. » Il voulait alors s'engager dans la marine, ou tout au moins faire son temps de service en Algérie, dans les Spahis. Sa mère l’en avait empêché, et il le regrettait encore.
— Mais tu serais peut-être resté là-bas, dit-elle.
— Peut-être.
— Et je ne t’aurais pas connu.
Il se dit qu'il n'avait plus le droit de rien regretter. C'eût été faire offense à leur amour. Quel plus grand bonheur pouvait-il rêver que celui d’être là, auprès : d'elle ? Comme c'était bon, et comme il serait bon, encore, de’s’en souvenir, plus tard.
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Parfois, assis l’un auprès de l’autre, Berthe restait songeuse.
— À quoi penses-tu, Berthe ?
— À rien.
— Si. Dis-le.
— Je pense... à quand tu ne seras plus là...
L'idée de leur séparation ajoutait de la poésie à leur amour. Elle y mettait de la souffrance. Mais partir était d’un homme.
— Que feras-tu, alors ?
— Je reviendrai par ici, en pensant à toi.
Il était ému et flatté. Tandis qu'il serait à Paris, et qu'il aurait d’autres aventures, une. femme fidèle penserait à lui avec amour.
— Je ne pars pas encore, Berthe...
— Cela viendra bien pourtant.
A se rappeler les fêtes où ils auraient dû se rencontrer, ils voyaient qu'ils avaient toujours vécu côte à côte, sans jamais se « reconnaître ». Comme c'était étrange, dans une ville aussi petite ! Comment avaient-ils pu se « perdre de vue » depuis leur enfance ? Elle se souve- naît bien de lui. Elle l'avait remarqué déjà, quand il était l'élève de son père. Mais depuis... ?
— N'importe, n'importe, dit-il, puisqu’aujourd’hui...
— Oui, mais tout le temps passé est du temps en
moins pour notre bonheur, Maurice, et j’en suis jalouse.
Parle-moi encore. Dis-moi tout ce qui s’est passé, avant.
Pour la première fois de sa vie, il goûta la volupté de se confier à une fernme, I] vit qu’il n’avait jusqu'alors vécu que pour cette volupté, beaucoup plus que pour l’autre, mais qu’il ne pouvait s’y livrer entièrement. Il y avait en lui des choses honteuses, impossibles à dire, et c’est précisément celles-là qu'il eût voulu dire. Mais Berthe eût aussitôt cessé de l'aimer. Berthe était pure. Elle n'avait jamais eu de mauvaises pensées,
RE ns GA A SES ER
HYMÉNÉE 109
de mauvais désirs. Elle s'était donné à lui parce que c'était lui. Encore l'y avait-il presque forcée. L'amour, pour elle, était du cœur. Tandis que lui, Maurice, il avait connu l’amour des prostituées. Comment oser parler de ces choses, que d’ailleurs elle ne pouvait comprendre ? Il se rappelait toute une période de sa vie, autour de la seizième année, où, comme on lui permettait enfin de sortir le soir, il rôdait toujours dans les quartiers mal famés, attiré par les rouges lanternes des « maisons », dans la nuit. Il passait, repas- sait devant les lourdes portes, bardées de fer, trouées d'un petit judas, se cachait dans une encoignure, pour écouter plus longtemps la brutale musique de la « chi- gnole », et risquer, peut-être, d’apercevoir une femme. Et la première fois qu'il y était entré ! Il avait rusé avec un copain, pour s’y faire entraîner comme malgré lui. Il se souvenait. Depuis, il y était revenu souvent — et toujours, avec le même battement de cœur. Comment oser parler de ces choses, et de ce qui était arrivé ensuite, oser avouer qu'on l'avait toujours repoussé, toujours mis en quarantaine — les stations solitaires au « guinche » du Pont de Souzin, le mépris des filles pour lui? Elle était la première, la seule. Cela aussi, peut-être, eût empêché Berthe de l'aimer. Il se taisait, et l’enviait. Quel bonheur pour elle que de n'avoir rien à cacher !
Mais les mots jaillirent comme malgré lui de sa. bouche un soir. Il lui avoua qu'il était allé dans des « maisons », pour se « renseigner ». Et aussitôt, il regretta
«ses paroles : trop tard !
— Toi! Tu as osé!
— Bien sûr. Pourquoi pas ? C’est comme un café. Tu peux t’asseoir. Tu te fais servir à boire et tu regardes.
Les yeux de Berthe brillèrent d'un feu étrange.
— Et, dit-elle, toutes ces femmes sont là.., comme ça... enfin...
WT O LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
— Oh non ! Elles ont une espèce de voile.
— Elles sont jeunes ? ‘é
— Il y en a. 3 À
— Jolies ? /
_— Ah ! non. Elles ne sont pas toujours jolies. Il y en a même de très laides.
— Je croyais qu’il fallait être jolie.
— Non.
— Tu y es allé souvent ?
— Non, penses-tu !
— Combien de fois ?
— Trois ou quatre fois, peut-être, en tout. avec # les copains.
— Maurice... il ne s’est jamais rien u d'intime entre ces « femmes » et toi ?
I1 s’étonna lui-même de sa facilité à mentir et de son sourire de grande personne pour la question ridi- cule d’un enfant.
— Mais. Berthe... Tu ne . pas sérieusement ?
— Je ne veux pas, dit-elle en l’enlaçant, que mon petit garçon voie ces vilaines femmes. Je ne veux pas qu'il pense à ces vilaines choses. Je veux que mon petit garçon ait une âme bien pure, bien blanche... qu'il soit un bon petit frère... Promets ?
— Mais oui... Mais tu ne dois pas croire...
— Je sais bien. Je ne crois rien. Mais il ne faut pas penser au mal. Nous nous sommes jurés tu le sais bien. de. de. Ah! Maurice.
À son tour, il l'interrogea. Qu'est-ce que les filles racontaient entre elles ? Est-ce qu’elles pensaient à. l'amour, comme les garçons ?
Ces questions scandalisèrent Berthe. Elle refusa de répondre. Il insista.
— Tu peux bien me dire...
Il était lui-même étonné de son audace.
— Bien sûr qu’elles pensent à l’amour.
HYMÉNÉE IIX
— Est-ce qu'elles ont des désirs ?
Elle répondit en riant, ce qui le choqua beaucoup :
— La chair est faible.
Mais selon Berthe, les filles s ‘attachaient plus que les garçons. Elles avaient plus de cœur.
I] lui posa des questions qui la firent rougir. Il avait entendu dire que les filles avaient des amours entre elles. Quelles amours ? Que faisaient-elles ?
— Est-ce que je sais, moi, répondait Berthe. Tu me demandes des choses.
Il voulait tout savoir. Soudain il n’avait pas honte de montrer à Berthe des ignorances qu’il eût si vrvement rougi d’avouer aux copains.
— Finis, dit-elle. Pourquoi parler de ces choses ?
Il sourit. Il n’y avait rien là de mal.
— Non, n'est-ce pas, dit-il, nous ne sommes plus des enfants. Ce n’est pas mal que de parler. Dis, si tu apprenais un jour que j'ai fait quelque chose de“mal, dit-il, m’'aimerais-tu encore ?
— Mais... tu n’as rien fait de mal ?
— Non. Mais si tu apprenais….
— Je t’aimerais davantage, dit-elle, si c’est possible.
Ils étaient assis sur une lande, derrière le Pont de.
Toupin, près de la route de Cesson. Au-dessous d’eux, la vallée. En face, la ville, la petite gare, le Palais de Justice, en partie masqué par le Monument aux Morts. Un vent frais soufflait de la mer,
— Pourquoi cette question ?
— Pour rien. Comme ça... C’est que je voudrais toujours être digne de tot.
Il tenaït, dans les siennes, les petites maïns de Berthe. et, de temps en temps, il les embrassait. Un baiser sur chaque doigt : un, deux, trois, quatre, cinq. Un baiser, plus long, sur le poignet. À chaque fois qu’il l’approchait de ses lèvres, il sentait le vent courir sur cette main. Petits doigts roses.
ET2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
— Tourne ta main.
— Comme ça ?
— Comme ça...
Paume claire, avec de petites rides blanches. II la porte à son visage, enfouit ses lèvres dans cette paume : caresse intime. |
— Non.
— Si.
— Il ne faut pas...
— Donne tes lèvres.
— Non.
— Une fois. une seule.
Long baiser.
Ensuite, elle devint triste :
— Tu n'es pas un bon petit frère... Et puis, et puis, regarde.
Un petit pâtre, debout, à une vingtaine de mètres d'eux, les observait. Il disparut, quand il se vit décou- vert.
— Tu lui as donné le mauvais exemple |
Maurice ne répondit pas. Il voulut lui reprendre les
mains. Elle refusa. — Non. Tu as promis...
Soupir.
Il se reprochaïit ce baiser qu’il eût voulu « éternel ».
— Mais un baiser, dit-il, ce n’est pas.
— Chut! Il ne faut pas me tenter.
Silence. La nuit allait venir — le soir. Une carriole passa sur la route. Il s'était étendu, la tête posée sur. les genoux de Berthe. Qu'il eût été bon de dormir ainsi, près d'elle ! Elle jouait avec les cheveux noirs, bouclés de Maurice.
— Tu m'aimes. quand même, Berthe ?
— Ah!
Et de même qu'elle avait été la première à proposer
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HYMÉNÉE ù 113
de raconter sa vie, la première, elle prononça le grand mot de destin.
CHAPITRE VIII
Elle attendit encore quelques jours avant de redevenir sa maîtresse. Et quand elle s’y décida :
— Je sais bien, dit-elle, que je me perds, mais tant pis. Je t'aime et je n’aimerai jamais que toi.
Se voir ne leur suffit plus : ils s’écrivirent, pour tout, pour rien, par jeu. C'était, de la part de Berthe, de petits carrés de vélin parfumé, rehaussés d’un fil d’or. Maurice les rangeait dans son portefeuille, sans les mêler à ses autres papiers. Quand aurait-il une photo- graphie de Berthe ? Elle prétendait n'avoir que de très mauvaises épreuves et refusait de les lui montrer. Mais ils se feraient bientôt photographier ensemble.
Maurice se cachaït pour relire les billets de sa « maî- tresse », et, s’il ne pouvait pas les relire, il se contentait de les toucher, ou d’en respirer le parfum, dont le por- tefeuille était tout imprégné. Mais depuis qu’il s'était cru observé de M. Gautier, son chef, qui travaillait en face de lui, il s’obligeait à plus de prudence. M. Gau- tier était un homme de quarante ans, blond, et déjà un peu chauve, un peu fort, maïs avec de beaux yeux bleus, et une moustache à la gauloise. Il représentait aux yeux de Maurice le type même de l'homme « posé », du père de famille, plein d'expérience, du travailleur ponctuel, qu'il était en effet. M. Gautier tutoyait Maurice, qu'il avait « formé au travail ».
— ToiËmon vieux, lui dit-il, un jour que Maurice rêvassait, — tu as quelque anguille sous roche. Je t'observe depuis quelque temps. Tu es amoureux, hein ?
8
114 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
M. Gautier avait posé son porte-plume sur son oreille, et il se rongeait les ongles du bout des dents.
— Moi? dit Maurice.
— Ne te défends donc pas, va ! Si tu crois que ça ne se voit pas! Allons... c’est pas la peine de rougir. Veinard ! Tu verras ça, dans dix ans...
— Oh! Dans dix ans, répliqua Maurice, avec un geste qui signifiait : voyons! ça n’arrivera pas...
— Ça viendra plus vite que tu ne le penses, répli- qua M. Gautier. Dans dix ans, tu seras probable- ment marié depuis longtemps, et père de famille comme moi, mon vieux. Tu verras, si tu ne penseras pas aux petites poules d'autrefois.
Maurice l’écoutait parler avec surprise. Qu'est-ce qu'il voulait dire ? D’habitude, M. Gautier était un homme réservé, discret. Est-ce qu’il trompait sa femme ? Quelle blague ! On savait bien que personne au monde n'était plus « sérieux » que lui. Mais M. Gau- tier reprit :
— À ton âge, mon vieux.
— Mais moi, Monsieur Gautier, je ne veux pas me marier, pensez-vous ! s’écria Maurice.
_! — Tu dis des bêtises.
— Jamais de la vie! Je veux rester libre. Et puis, ajouta-t-il en riant, est-ce que j’ai une tête à me'marier, sans blague ?
M. Gautier haussa les épaules.
— Mon pauvre petit, dit-il, tu ferais mieux de te taire. J'en ai dit autant que toi, tu penses bien. Ça n'empêche pas qu'à l'heure actuelle, je suis père de famille. J'ai quatre gosses, mon vieux, et voilà bientôt quinze ans que je suis marié. Tu te rends compte ? C'est pas pour dire que je regrette quoi que ce soit, non, bien sûr, et puis ça ne m’avancerait pas:beaucoup. Mais enfin, c'est pas la même chose, quoi.
Il était devenu rêveur, presque grave. Soudain il
HYMÉNÉE II5
saisit son porte-plume, et se replongea dans son travail en disant :
— Amuse-toi bien, va ! tant que ça se donne. Tâche d'en profiter. Et si elle est jolie, ça ne gâte rien.
Que voulait dire cette sortie? Comment avait-il deviné ? « Et puis quoi, se dit Maurice, je suis bien libre. »
Il sortit, sous le prétexte d’aller porter un pli à la gare des marchandises. Le bureau l’ennuyait, mais il eût passé sa vie sur les quais. Il aimait sentir, autour de sa tête, ces larges espaces d’un ciel toujours mobile, et d’où les trains semblaïent arriver comme des flèches. Un jour, il monterait dans l’un d’eux. Ouvrir, fermer . une portière, geste facile. Sa vie serait transformée...
Il traversa des voies, vers un entrepôt. L'homme qu’il cherchait n’était pas là. Maurice l’attendit, assis sur une caisse.
La veille, ils s'étaient fait leur première scène de jalousie. Comme Berthe l’interrogeait sur les femmes qu'il avait connues avant elle, Maurice n'avait pas voulu passer pour un niais. Il avait inventé qu'au temps où il était soldat, il avait eu une première maîtresse, et pour donner plus de vraisemblance à son mensonge, qu'il croyait habile, il avait fait le portrait de cette maîtresse, d’après l’image de la grande fille blonde.
— Mais je me suis bien vite aperçu que je ne l’aimais pas, et je l’ai quittée. Je tenais à te dire cela, parce qu’il faut que tu saches tout. Tu n'es pas jalouse ?
— Mais non. Pourquoi le serais-je ? Tu étais bien libre.
Au ton vif dont elle répondit, il vit qu’elle était piquée.
_— Dis-moi la vérité, Berthe ?
— Mais je te l'ai dite... Je ne suis pas jalouse, voyons, d’une femme comme ça.
Pourquoi disait-elle : d’une femme comme ça ?
L]
116 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
— Mais Berthe.
— Parlons d'autre chose. Tu m'agaces….
Il prit le parti de rire. Il avait fait fausse route, mais il était trop tard pour avouer son mensonge. Berthe, d’ailleurs, ne l’eût pas cru. Et avouer qu'il avait menti, c'était se montrer doublement niais. Cette crainte pouvait conduire Maurice fort loin.
_— Mais toi, dit-il, tu es si jolie. Tu as dû en avoir des amoureux ?
— Bien sûr.
— Ah!
_ — Une fille n’a pas besoin d’être gentille pour che
— Bien entendu. Mais toi, Berthe, as-tu 465 été amoureuse ?
Elle imita le ton méchant de Maurice, et reprenant les propres paroles de son amant :
— Bien entendu, dit-elle.
— Comme le soir de la rose ?
— Oh, Maurice...
Il lui saisit les poignets.
— Et. et comme le soir du bal ?
— Lâche-moi.. C’est fini, fini, s’écria-t-elle….
— Réponds.
. Il avait plaisir à repenser à cette scène. À quoi ot obéi ? C'était venu d’un coup. Peut-être avait-il voulu se venger de Berthe, se libérer d’un doute ? Quel doute ? Elle n'avait jamais été à d'autres qu’à lui. Non, c'était le dépit d’avoir fait un mensonge maladroit qui l'avait poussé.
Il l'avait lâchée. Elle ne s'était pas enfuie. Elle s'était assise sur le bord du sentier, pour pleurer.
— Voilà pourant, avait-elle dit, à quoi s CAPES
une fille qui n’a bas su se garder...
Il lui avait demandé pardon. Elle avait pardonné, À présent, il la voulait à lui, comme un amant véri- table, nue, dans un lit. Le cœur lui battit à cette pensée.
SE RE ES mE Lente ab nt dr re rc
HYMÉNÉE 117
Il jeta un vif regard alentour. Il était seul dans l’entre- pôt. A cent mètres de là, des hommes d’équipe étaient occupés à une manœuvre. Il les regarda aller et venir, pousser de l’épaule sur les wagons en se criant des ordres, faire des signaux avec leurs bras. Il sourit : « Ballots ! Moi, dimanche... »
Ils étaient convenus de passer ensemble la journée du dimanche à Lamballe. C'était facile. Jamais on ne demandait compte de son temps à Maurice. Et Berthe prétendrait qu'elle allait à Saint-Quay avec Antoinette voir l’escadre. Il partirait par un train du matin. Elle le rejoindrait deux heures plus tard à l'hôtel, a Maïs, avait-il demandé, est-ce que tu mettras Antoi- nette réellement au courant ? » Berthe avait ri. « Bête, est-ce qu'on raconte ces choses-là ? D'ailleurs, elle a probablement tout deviné, mais tant pis, ça m'est égal.